Colza OGM et « super-mauvaises herbes » : ce que révélait vraiment l’affaire britannique de 2005

En juillet 2005, plusieurs médias britanniques annonçaient la découverte d’une plante sauvage ayant acquis un caractère de résistance à un herbicide après avoir poussé à proximité d’un essai de colza génétiquement modifié. L’affaire fut rapidement présentée comme l’apparition de la première « super-mauvaise herbe transgénique » du Royaume-Uni.

L’information était importante, car elle démontrait qu’un gène introduit dans une plante cultivée pouvait, dans certaines circonstances, passer à une plante apparentée. Mais vingt ans plus tard, les connaissances accumulées permettent de replacer cet épisode dans un contexte beaucoup plus nuancé.

Une plante résistante découverte près d’un essai de colza OGM

La plante observée appartenait au groupe des brassicacées, la même famille botanique que le colza, le chou, le radis et les moutardes sauvages. Elle avait été trouvée sur un site ayant accueilli une expérimentation de colza génétiquement modifié pour tolérer un herbicide.

Les analyses indiquaient que cette plante résistait au produit utilisé et possédait le gène introduit dans le colza expérimental. L’hypothèse retenue était donc celle d’une hybridation entre le colza OGM et une plante sauvage apparentée.

Le phénomène n’était pas biologiquement impossible. Le colza, ou Brassica napus, se reproduit principalement par autofécondation, mais une partie de sa pollinisation peut être assurée par les insectes et le vent. Il peut également s’hybrider, avec des fréquences variables, avec certaines espèces proches lorsque plusieurs conditions sont réunies : proximité géographique, floraison simultanée, compatibilité génétique et fertilité des descendants.

Les recherches montrent que ce transfert est réel, mais généralement peu fréquent et très dépendant de l’espèce sauvage concernée et des conditions locales.

Était-ce vraiment une « super-mauvaise herbe » ?

L’expression était spectaculaire, mais scientifiquement excessive.

Le rapport britannique publié ultérieurement indiquait que deux plantes hybrides possibles avaient été repérées au cours de plusieurs années d’études. L’une était stérile. L’autre n’avait pas survécu assez longtemps pour permettre une caractérisation complète et définitive.

Il ne s’agissait donc pas d’une population envahissante durablement installée, mais d’un événement d’hybridation extrêmement rare observé dans le cadre d’un essai expérimental.

Une plante résistante à un herbicide n’est d’ailleurs pas nécessairement plus grande, plus agressive ou plus dangereuse qu’une autre. Elle possède simplement un avantage particulier lorsqu’elle est exposée à cet herbicide.

Sans utilisation du produit concerné, cet avantage peut devenir faible ou disparaître. Il peut même représenter un léger coût biologique pour la plante. En revanche, dans les champs, les accotements ou les voies ferrées régulièrement traités avec le même herbicide, la résistance peut favoriser sa survie et sa multiplication.

Le terme le plus juste est donc généralement celui de plante adventice résistante à un herbicide, plutôt que celui de « super-mauvaise herbe ».

Le risque le mieux documenté concerne surtout le colza lui-même

Le colza produit de nombreuses graines, dont une partie peut tomber au sol avant ou pendant la récolte. Certaines restent dormantes plusieurs années, puis germent dans les cultures suivantes. Ces repousses sont appelées des colzas volontaires.

Elles peuvent apparaître :

  • dans les champs où le colza avait été cultivé auparavant ;
  • le long des routes et des voies ferrées ;
  • autour des silos et des installations de stockage ;
  • dans les ports ou sur les itinéraires de transport des graines.

Lorsque plusieurs variétés de colza résistantes à différents herbicides sont cultivées dans une même région, elles peuvent se croiser entre elles. Des repousses portant deux ou plusieurs résistances peuvent alors apparaître.

Ce phénomène a notamment été documenté dans les régions canadiennes où le colza tolérant aux herbicides est largement cultivé. Des études ont observé l’accumulation de plusieurs caractères de résistance chez des colzas échappés des cultures.

Ces plantes ne sont pas « indestructibles ». Elles peuvent généralement être contrôlées par la rotation des cultures, le travail du sol, l’arrachage, la fauche ou l’emploi d’herbicides ayant un autre mode d’action. Mais leur présence complique la gestion agronomique et réduit l’intérêt du désherbant auquel elles résistent.

Une contamination génétique peut-elle se propager aux moutardes sauvages ?

Toutes les plantes couramment appelées « moutardes » ne sont pas également compatibles avec le colza. Certaines peuvent produire des hybrides avec lui relativement facilement ; pour d’autres, le croisement est exceptionnel, les descendants sont faibles ou stériles, et la transmission durable du gène est très improbable.

Il faut donc distinguer :

  1. la production ponctuelle d’un hybride ;
  2. la survie de cet hybride ;
  3. sa capacité à se reproduire ;
  4. la transmission du gène aux générations suivantes ;
  5. l’établissement d’une population durable dans l’environnement.

Le franchissement de la première étape ne signifie pas automatiquement que les suivantes se produiront.

Les évaluations européennes reconnaissent néanmoins que le colza peut s’hybrider spontanément avec certains parents sauvages sexuellement compatibles. C’est pourquoi la dissémination des graines, les repousses et le transfert de gènes sont intégrés aux évaluations environnementales des colzas génétiquement modifiés.

Les voies de transport jouent un rôle important

Les graines de colza sont petites et peuvent être perdues pendant le transport. Des populations échappées peuvent alors se former le long des routes, des voies ferrées et autour des terminaux portuaires.

Ces corridors ne provoquent pas automatiquement une invasion, mais ils facilitent la circulation des graines entre différentes zones. Une gestion fondée uniquement sur l’emploi répété du même herbicide peut ensuite sélectionner les plantes résistantes.

Le problème ne repose donc pas seulement sur la modification génétique. Il dépend aussi :

  • du volume de colza cultivé ;
  • de la fréquence des pertes de graines ;
  • de la rotation des cultures ;
  • de l’usage répété d’un même herbicide ;
  • de la présence d’espèces sauvages compatibles ;
  • du contrôle des repousses après la récolte.

Résistance transgénique et résistance naturelle : deux mécanismes différents

Une plante sauvage peut devenir résistante à un herbicide de deux façons principales.

La première est le transfert d’un gène depuis une plante cultivée résistante. C’est le phénomène évoqué dans l’affaire britannique.

La seconde est l’évolution naturelle. Dans une grande population de mauvaises herbes, quelques individus peuvent porter spontanément une mutation leur permettant de survivre au traitement. L’emploi répété du même herbicide élimine les plantes sensibles et favorise progressivement les résistantes.

Cette seconde voie est aujourd’hui très répandue dans le monde et concerne aussi bien le glyphosate que de nombreuses autres familles d’herbicides. Elle peut apparaître avec ou sans OGM.

La meilleure prévention consiste donc à ne pas dépendre d’un seul produit ou d’un seul mode d’action.

Le risque pour l’agriculture biologique

La présence accidentelle de graines ou de pollen provenant de cultures génétiquement modifiées pose un problème particulier aux agriculteurs engagés dans des filières sans OGM ou biologiques.

Même lorsqu’elle n’entraîne pas de risque sanitaire démontré, cette présence peut avoir des conséquences commerciales :

  • déclassement d’une récolte ;
  • perte d’un contrat ;
  • analyses supplémentaires ;
  • nettoyage du matériel ;
  • difficulté à conserver des semences ;
  • litiges sur l’origine de la contamination.

Cela justifie la mise en place de distances d’isolement, de contrôles des semences, de mesures de nettoyage et d’un suivi des repousses pendant plusieurs années après un essai expérimental.

Qu’en est-il de la responsabilité juridique ?

Le texte de 2005 évoquait la possibilité qu’un agriculteur soit poursuivi parce qu’un gène breveté serait arrivé accidentellement dans son champ. Cette crainte a souvent été associée aux conflits judiciaires concernant les semences génétiquement modifiées.

Dans la pratique, les affaires les plus connues ne portaient pas simplement sur la présence de quelques plantes accidentelles, mais sur l’utilisation, la sélection ou la multiplication de cultures contenant le caractère breveté. La question de la responsabilité reste néanmoins complexe lorsque la contamination provient du pollen, de graines renversées ou de lots de semences mal séparés.

Une réglementation crédible doit donc déterminer clairement :

  • qui doit prévenir la contamination ;
  • qui finance les analyses ;
  • à partir de quel seuil une récolte est considérée comme contaminée ;
  • comment indemniser un producteur qui n’est pas responsable ;
  • comment surveiller les parcelles après les expérimentations.

Le précédent des semences contaminées en Europe

Avant même l’affaire britannique, l’Europe avait déjà connu un épisode de contamination involontaire de semences conventionnelles par du colza transgénique provenant d’Amérique du Nord.

À la fin des années 1990, des lots commercialisés dans plusieurs pays européens contenaient une faible proportion de graines génétiquement modifiées. Des parcelles avaient été semées en France, au Royaume-Uni, en Allemagne et en Suède avant la découverte du problème.

L’affaire avait souligné une difficulté essentielle : dans un commerce international de semences, une contamination faible peut concerner rapidement plusieurs pays et de nombreuses exploitations.

Elle avait également montré que la surveillance ne devait pas se limiter aux cultures officiellement autorisées, mais porter aussi sur :

  • les lots importés ;
  • les stations de conditionnement ;
  • les installations de stockage ;
  • les transports ;
  • les repousses apparaissant après la récolte.

La moutarde sauvage reste déjà une adventice problématique

Indépendamment des OGM, plusieurs espèces de moutardes sauvages peuvent concurrencer fortement les cultures.

Elles germent rapidement, produisent de nombreuses graines et profitent des sols fraîchement travaillés. Leurs graines peuvent persister longtemps dans le sol, ce qui rend leur maîtrise difficile sur plusieurs rotations agricoles.

Dans le colza, leur présence peut également dégrader la qualité des récoltes, car certaines graines sont proches de celles du colza en taille et en densité. Leur séparation mécanique peut alors être difficile.

Une résistance supplémentaire à un herbicide ne transformerait pas automatiquement ces plantes en envahisseurs incontrôlables, mais réduirait le nombre de solutions disponibles pour les agriculteurs.

Le vrai enseignement de l’affaire de 2005

L’épisode britannique n’a pas démontré l’apparition d’une plante monstrueuse capable de conquérir l’Europe. Il a toutefois confirmé un principe important : un transgène n’est pas nécessairement confiné à la parcelle dans laquelle la plante a été semée.

Du pollen peut circuler. Des graines peuvent être perdues. Des repousses peuvent apparaître plusieurs années plus tard. Des croisements peuvent se produire entre variétés cultivées et, plus rarement, avec certaines plantes sauvages compatibles.

Le risque doit donc être évalué au cas par cas, en fonction de la plante, du gène introduit, de son avantage biologique, du milieu et des pratiques agricoles.

Quelles solutions ?

La gestion la plus efficace repose sur plusieurs méthodes complémentaires :

  • surveiller les repousses après les essais et les cultures ;
  • diversifier les rotations ;
  • alterner les méthodes de désherbage ;
  • limiter l’usage systématique d’un même herbicide ;
  • nettoyer les machines et les moyens de transport ;
  • contrôler la pureté des semences ;
  • surveiller les routes, ports, silos et voies ferrées ;
  • maintenir des registres précis des parcelles expérimentales ;
  • renforcer la recherche indépendante et le suivi environnemental.

L’agriculture biologique et les systèmes intégrés réduisent la dépendance aux herbicides, mais ils ne dispensent pas d’une gestion rigoureuse des adventices. Labour, faux semis, rotations, couverts végétaux et désherbage mécanique doivent être combinés selon les cultures et les conditions locales.

Conclusion

La « super-mauvaise herbe » britannique de 2005 fut davantage un signal d’alerte qu’une invasion biologique.

La plante découverte semble avoir représenté un événement rare, sans descendance envahissante démontrée. Mais les travaux menés depuis confirment que les gènes de résistance peuvent circuler entre plants de colza et s’accumuler chez des repousses échappées des cultures.

Le débat ne doit donc être ni dramatisé ni minimisé. Le transfert génétique est possible, mais ses conséquences dépendent de nombreux facteurs. Le véritable danger apparaît surtout lorsqu’un caractère de résistance rencontre un environnement où le même herbicide est utilisé continuellement : la sélection naturelle fait alors le reste.

L’affaire rappelle enfin qu’une technologie agricole ne peut être évaluée uniquement à l’échelle d’une plante ou d’une saison. Il faut aussi considérer les transports, les semences, les rotations, les plantes sauvages apparentées et les effets cumulés sur plusieurs années.

Adaptation Terra Projects mis à jour en juillet 2026

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