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Le syndrome de l’Île de Paques

L’île de Pâques est l’un des endroits les plus perdus et les plus inhabités de la terre. Cent soixante kilomètres carrés qui s’étendent en plein océan Pacifique, à trois mille sept cents kilo­mètres de la côte chilienne et à deux mille trois cents kilomètres de la terre habitée la plus proche, l’île Pitcairn. À son apogée, elle ne comptait que sept mille habitants. Pourtant, malgré son appa­rente insignifiance, l’histoire de cette île est un sévère avertisse­ment au monde.

Dans notre monde où les Etats et les Industries n’ont toujours pas compris le rôle de notre planète qui n’est autre que le berceau de l’Humanité. Si nous n’agissons pas rapidement, ce berceau pourrait rapidement devenir très désagréable… 

L’histoire de l’île de Pâques n’a rien à voir avec des civilisations perdues ou des explications ésotériques. Elle constitue en revanche un exemple frappant de la façon dont les sociétés humaines sont dépendantes de leur environnement et des conséquences qu’entraînent les dégâts irréversibles qu’elles lui causent. Voilà l’histoire d’un peuple qui, dans un contexte peu favorable, a su édifier une des sociétés les plus avancées du monde, en imposant aux ressources naturelles dont il disposait des exigences considérables. Lorsqu’elles n’ont plus été capables de les supporter, la civilisation qui s’était péniblement constituée au cours des millénaires précédents s’est écroulée avec elles.

Les découvreurs de l’île de Pâques débarquèrent sur une terre aux faibles ressources. D’origine volcanique, ses trois volcans étaient éteints depuis au moins quatre cents ans à leur arrivée. La température comme le degré d’humidité étaient élevés et, même si le sol convenait à la culture, l’écoulement des eaux était très mauvais, d’autant que l’unique source d’eau potable provenait des lacs situés dans les cratères des volcans éteints. Très isolée, l’île abritait peu de plantes et d’animaux : trente espèces de flore indigène, quelques insectes, deux types de petits lézards et pas un mammifère. La mer entourant l’île était pauvre en poisson.

Du premier petit groupe arrivé au v’ siècle, la population de l’île s’accrut donc régulièrement pour atteindre à son apogée, en 1550, le chiffre de 7 000 habitants. L’île comptait alors des centaines d’ahu sur lesquels on avait dressé plus de six cents énormes statues de pierre.

Puis, brutalement, cette civilisa­tion s’effondra, laissant derrière elle plus de la moitié des sculptures inachevées autour de la carrière de Rano Raraku.

Que s’était‑il passé ? Une dégradation massive de l’environnement pro­voquée par la déforestation de l’île. Lorsque les premiers Euro­péens y débarquèrent au XVIIIe siècle, ils la trouvèrent totalement déboisée à l’exception d’une poignée d’arbres isolés au fond du plus profond cratère du volcan éteint de Rano Kao. Or de récents travaux scientifiques, dont l’analyse des types de pollen, ont mon­tré qu’au v’ siècle l’île de Pâques possédait une épaisse couverture végétale incluant des bois touffus. À mesure que la population se développait, il a fallu abattre de plus en plus d’arbres afin de four­nir des clairières à l’agriculture, du carburant pour le chauffage et la cuisine, du matériau de construction pour les habitations, des canoës pour la pêche, et des troncs pour transporter les statues sur des sortes de pistes flexibles le long desquelles les faisaient glisser des centaines d’ouvriers. Autrement dit on utilisa de prodigieuses quantités de bois. Et, un jour, il n’y en eut plus assez…

La déforestation de l’île ne sonna pas seulement le glas de toute vie sociale ou religieuse un peu élaborée : elle eut également des effets spectaculaires sur la vie quotidienne de la population. En 1500, la pénurie d’arbres contraignit bien des gens à ne plus construire des maisons en planches mais à vivre dans des grottes et, quand environ un siècle plus tard le bois finit par manquer tota­lement, tout le monde dut se rabattre sur des habitations troglo­dytes creusées au flanc des collines ou de frêles huttes en roseaux taillés dans la végétation qui poussait en bordure des lacs de cra­tère. Plus question de bâtir des canoës : les embarcations en roseau ne permettaient pas d’entreprendre de longs voyages.

La pêche devint aussi plus difficile car le bois de mûrier avec lequel on fabriquait les filets n’existait plus. La disparition de la couverture boisée appauvrit encore le sol de l’île qui souffrait déjà d’un manque d’engrais animaux convenables pour remplacer les élé­ments nutritifs absorbés par les cultures. L’exposition accrue aux intempéries aggrava l’érosion et fit rapidement chuter le rende­ment des cultures. Les poulets devinrent la principale source de ravitaillement. À mesure que leur nombre augmentait, il fallut les protéger du vol. Mais ils ne pouvaient suffire à faire vivre sept mille habitants, et la population déclina rapidement.

À partir de 1600, la société décadente de l’île de Pâques régressa vers un niveau de vie toujours plus primitif. Privés d’arbres et donc de canoës, les insulaires se retrouvaient prison­niers à des milliers de kilomètres de leur patrie natale, incapables d’échapper aux conséquences de la débâcle de leur environnement dont ils étaient eux-mêmes responsables. L’impact social et cultu­rel du déboisement fut tout aussi important. L’impossibilité d’éri­ger de nouvelles statues dut avoir un effet dévastateur sur les systèmes de croyances et d’organisation sociale et remettre en question les fondations mêmes sur lesquelles s’était édifiée cette société complexe.

Les conflits se multiplièrent, provoquant un état de guerre quasi permanent. L’esclavage devint pratique courante et, à mesure que se raréfiait la quantité de protéines disponibles, les habitants se livrèrent au cannibalisme. L’un des principaux objectifs de ces guerres était de détruire les ahu des clans adverses. La plupart des magnifiques statues de pierre furent ainsi peu à peu abattues. Face à ce paysage désolé, face à l’ignorance des insulaires qui avaient perdu au fil des siècles la mémoire de leur culture, les premiers Européens ne comprirent pas quelle étrange civilisation avait pu un jour fleurir sur l’île. Mille ans durant, les Pascuans surent conserver un mode de vie correspon­dant à un ensemble raffiné de coutumes sociales et religieuses qui leur permit non seulement de subsister, mais de s’épanouir.

Il s’agit à bien des égards d’un triomphe de l’ingéniosité humaine et d’une apparente victoire sur un environnement hostile. Or, au bout du compte, la croissance de la population et les ambitions cultu­relles des insulaires se révélèrent trop pesantes pour les ressources limitées mises à leur disposition. Celles‑ci épuisées, la société ne tarda pas à s’effondrer, entraînant les habitants à un niveau proche de la barbarie. Il suffisait à ces hommes, totalement isolés du reste du monde, d’une journée pour faire le tour de leur petite île et comprendre la nécessité vitale de créer un bon équilibre avec leur environnement.

Au lieu de cela, ils l’exploitèrent comme si les possibilités qu’il leur offrait étaient illimitées. Pis, alors même que les lacunes de l’île devenaient cruellement évidentes, la lutte entre les clans semble s’être intensifiée : on sculptait de plus en plus de statues qu’on transportait à travers l’île dans un ultime effort pour assurer son prestige, quitte à en laisser un grand nombre inache­vées et abandonnées à proximité de la carrière, sans tenir aucun compte de l’inquiétante pénurie d’arbres qu’une telle escalade entraînait.

Tout ceci rappelle sans aucun doute notre société actuelle incapable d’agir collectivement et de prendre des décisions radicales pour que notre avenir ne soit pas celui de l’Île de Paques. Cela ressemble à un syndrome dont nous n’aurions pas la solution face à nous même.

sources et extraits des sites : http://www.econologie.com / http://www.passerelleco.info

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