Au début des années 2000, plusieurs scientifiques alertaient sur un possible affaiblissement de la circulation océanique qui contribue à adoucir le climat de l’Europe occidentale. Certains articles allaient jusqu’à évoquer une future « glaciation » de la Grande-Bretagne, provoquée par l’arrêt du Gulf Stream.
Plus de vingt ans après ces premières alertes, le risque est toujours étudié avec attention. Les connaissances ont cependant beaucoup progressé et permettent de dresser un tableau plus précis, mais aussi plus nuancé.
Il ne s’agit pas simplement du Gulf Stream
Le Gulf Stream est un puissant courant de surface qui longe la côte orientale des États-Unis avant de se diriger vers l’Atlantique Nord. Il appartient à un système beaucoup plus vaste appelé circulation méridienne de retournement de l’Atlantique, ou AMOC.
Cette circulation transporte des eaux chaudes et salées des régions tropicales vers l’Atlantique Nord. En chemin, elles libèrent une partie de leur chaleur dans l’atmosphère. En se refroidissant, certaines de ces eaux deviennent plus denses et plongent vers les profondeurs avant de repartir vers le sud.
L’AMOC peut ainsi être comparée à un immense tapis roulant océanique, même si son fonctionnement réel est bien plus complexe. Elle dépend à la fois de la température et de la salinité de l’eau, mais également des vents, des marées et de la configuration des bassins océaniques. Le Gulf Stream n’en constitue qu’une partie et ne disparaîtrait probablement pas totalement, même en cas de fort affaiblissement de l’AMOC.
Pourquoi le réchauffement climatique peut-il la ralentir ?
Le réchauffement de la planète agit sur plusieurs mécanismes susceptibles d’affaiblir cette circulation.
À mesure que l’océan se réchauffe, les eaux de surface deviennent moins denses et plongent plus difficilement vers les profondeurs. La fonte de la calotte du Groenland et l’augmentation des précipitations apportent également davantage d’eau douce dans l’Atlantique Nord.
Or l’eau douce est moins dense que l’eau salée. Une arrivée importante d’eau douce peut donc réduire la formation des eaux profondes qui participent au fonctionnement de l’AMOC.
Il serait toutefois trop simple d’imaginer quelques gigantesques « cheminées » situées sous la glace et contrôlant à elles seules toute la circulation atlantique. Les observations modernes montrent que la formation des eaux profondes se déroule dans plusieurs régions et qu’elle dépend d’un ensemble de mécanismes océaniques et atmosphériques.
Peter Wadhams, un spécialiste historique de la banquise arctique
Peter Wadhams est un océanographe britannique, professeur émérite de physique des océans à l’université de Cambridge depuis 2015. Spécialiste de la banquise et des interactions entre l’océan et la glace, il a consacré plusieurs décennies à l’étude des régions polaires, aussi bien dans l’Arctique que dans l’Antarctique. Il a notamment participé à de nombreuses expéditions à bord de sous-marins britanniques afin de mesurer, grâce au sonar, l’épaisseur de la glace vue par-dessous. Ses recherches portent également sur la formation des eaux profondes, la convection océanique, les vagues sous la banquise et les conséquences climatiques de la fonte des glaces.
Ses observations de terrain ont joué un rôle important dans la prise de conscience de l’amincissement rapide de la banquise arctique. Peter Wadhams est toutefois connu pour défendre des projections souvent plus alarmistes que celles retenues par la majorité des modèles climatiques. Il avait notamment envisagé une disparition presque complète de la glace estivale arctique autour de 2020, prévision qui ne s’est pas réalisée. Cela ne remet pas en cause l’importance de ses mesures, mais rappelle qu’il faut distinguer les observations directement effectuées sur le terrain des scénarios et dates avancés à partir de leur interprétation. La banquise continue effectivement de décliner, mais son évolution exacte reste soumise à une forte variabilité naturelle et à des incertitudes scientifiques.
Un affaiblissement est observé, mais son ampleur reste discutée
Depuis 2004, le programme scientifique RAPID mesure directement l’AMOC autour de 26,5 degrés de latitude nord, entre les Bahamas, l’Afrique et les profondeurs de l’Atlantique.
Après vingt années d’observations, les chercheurs ont mis en évidence une forte variabilité d’une année à l’autre, ainsi qu’une tendance à l’affaiblissement estimée à environ 0,9 sverdrup par décennie, avec une marge d’incertitude importante. Un sverdrup correspond à un million de mètres cubes d’eau transportés chaque seconde.
La durée des mesures directes reste néanmoins relativement courte pour distinguer avec certitude une tendance durable liée au réchauffement climatique des grandes variations naturelles pouvant se produire sur plusieurs décennies.
Certaines reconstructions fondées sur la température des océans, les sédiments marins ou d’autres indicateurs indirects suggèrent que l’AMOC pourrait être aujourd’hui plus faible qu’au cours des siècles précédents. Mais ces méthodes ne donnent pas toutes les mêmes résultats et leur interprétation continue de faire débat.
L’AMOC devrait continuer à faiblir au cours du siècle
Sur un point, les modèles climatiques sont relativement cohérents : l’AMOC devrait très probablement s’affaiblir au cours du XXIᵉ siècle, quelle que soit l’évolution exacte des émissions de gaz à effet de serre.
En revanche, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat estime qu’un effondrement brutal avant 2100 n’est pas le scénario le plus probable. Cette conclusion n’exclut pas totalement le risque : elle signifie que les preuves disponibles ne permettent pas d’annoncer qu’un basculement est imminent.
Une étude publiée en 2025 a même conclu que la circulation pourrait continuer à fonctionner, bien qu’affaiblie, dans des scénarios de réchauffement extrême, notamment grâce à l’influence des vents et des remontées d’eau dans l’océan Austral. Ces résultats ne rendent pas le problème inoffensif : une AMOC fortement réduite aurait déjà des conséquences majeures, même sans arrêt complet.

L’Europe pourrait-elle réellement entrer dans une glaciation ?
L’expression de « nouvelle glaciation » est trompeuse.
Dans le scénario jugé le plus probable, l’affaiblissement progressif de l’AMOC réduirait une partie du transport de chaleur vers l’Atlantique Nord. Cela pourrait modérer le réchauffement autour de l’océan et sur certaines régions d’Europe occidentale.
Mais cette diminution du transport de chaleur ne suffirait probablement pas à annuler le réchauffement provoqué par l’accumulation des gaz à effet de serre. Dans la plupart des projections, la Grande-Bretagne et l’Europe continueraient donc à se réchauffer, mais moins rapidement qu’elles ne le feraient avec une AMOC stable.
La comparaison souvent faite entre la Grande-Bretagne et la Sibérie est également simplificatrice. La douceur du climat européen ne dépend pas uniquement du Gulf Stream. Elle est aussi liée aux vents dominants d’ouest, à la présence de l’océan Atlantique et au fait que les masses d’air maritimes se refroidissent moins rapidement que les continents en hiver.
Que se passerait-il en cas d’effondrement ?
Un véritable effondrement de l’AMOC constituerait en revanche une rupture climatique majeure.
L’Atlantique Nord et certaines parties de l’Europe pourraient connaître un refroidissement relatif important, surtout en hiver, alors même que la température moyenne mondiale continuerait d’augmenter.
Les conséquences ne se limiteraient pas aux températures. Les modèles envisagent notamment :
- une modification des précipitations en Europe ;
- un déplacement des zones de pluies tropicales ;
- des perturbations des moussons africaines et asiatiques ;
- une élévation supplémentaire du niveau marin sur la côte est de l’Amérique du Nord ;
- des changements dans les tempêtes et les courants-jets ;
- des conséquences sur les écosystèmes marins, la pêche et le transport des nutriments ;
- une augmentation de certains risques de sécheresse ou d’inondation selon les régions.
Un scénario d’effondrement pourrait provoquer au Royaume-Uni un refroidissement de plusieurs degrés par rapport au climat qui aurait existé sans cet effondrement, ainsi qu’une forte diminution des pluies estivales. Il s’agit cependant d’un scénario à fort impact mais considéré comme peu probable à court terme, et non d’une prévision certaine.
Les prévisions alarmistes de 2005 ne se sont pas réalisées
L’article de 2005 annonçait également la possible disparition estivale complète de la banquise arctique autour de 2020 et évoquait une extinction totale de l’ours polaire.
Ces affirmations étaient excessives. La banquise arctique a fortement diminué et s’est amincie, mais elle n’a pas disparu durant les étés suivant 2020. En septembre 2025, son étendue figurait encore parmi les dix plus faibles observées par satellite, sans toutefois battre le record de 2012.
La menace pesant sur les espèces dépendantes de la glace reste très sérieuse, mais annoncer une date précise de disparition totale était scientifiquement imprudent.
Un risque sérieux, sans scénario hollywoodien
Le film Le Jour d’après imaginait l’arrêt brutal des courants atlantiques en quelques jours, suivi d’un gel presque instantané de l’hémisphère Nord. Un tel déroulement est physiquement irréaliste.
Une transformation profonde de l’AMOC se produirait plutôt sur plusieurs années ou plusieurs décennies. Elle ne congèlerait pas instantanément l’Europe, mais pourrait bouleverser durablement les températures, les précipitations, les écosystèmes et les équilibres agricoles.
Le véritable message scientifique n’est donc pas que la Grande-Bretagne va prochainement entrer dans une ère glaciaire. Il est que le réchauffement climatique peut perturber l’un des principaux systèmes de redistribution de la chaleur sur Terre.
L’AMOC ne semble pas sur le point de disparaître du jour au lendemain. Son affaiblissement progressif est néanmoins considéré comme très probable, tandis que le risque d’un basculement plus brutal, même incertain, justifie une surveillance permanente.
Face à un mécanisme aussi important pour le climat mondial, l’absence de certitude absolue ne signifie pas l’absence de danger.
Adaptation Terra Projects
Article mis à jour en juillet 2026
(290)






