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Un monde qui pourrait avoir des valeurs

Lettre ouverte de Kirk Douglas à propos de Trump. Kirk Douglas, véritable mythe du septième art, avait une quadruple casquette : il était acteur, producteur, réalisateur, et enfin écrivain. En 2016, celui qui a incarné Spartacus comme personne souffle ses cent bougies. Si la sagesse vient avec l’âge, il semblerait que ce palier symbolique l’ait inspiré pour s’exprimer sur les différents débats de la scène politique américaine actuelle, à presque un mois des élections présidentielles. En un siècle, le cinéaste a connu deux guerres mondiales ; arrivé à New York en 1939, il a fait l’expérience du rejet social. Au travers de ces quelques mots, de son histoire, Kirk Douglas revient sur l’importance de la tolérance, de l’écoute de soi et des autres, et surtout du respect mutuel nécessaire à toute démocratie.

19 septembre 2016

Je suis dans ma centième année. Quand je suis né en 1916 à Amsterdam, dans l’État de New York, Woodrow Wilson était notre président.

Mes parents, qui ne savaient ni parler ni écrire l’anglais, étaient des émigrés de Russie. Ils faisaient partie d’une vague de plus de deux millions de Juifs qui ont fui les pogroms meurtriers du tsar au début du vingtième siècle. Ils étaient à la recherche d’une vie meilleure pour leur famille dans un pays magique où, croyaient-ils, les rues étaient littéralement pavées d’or.

Ce qu’ils n’avaient pas réalisé avant d’arriver étaient que ces belles paroles gravées sur la Statue de la Liberté dans le port de New York, Envoyez-moi vos fatigués, vos pauvres, Envoyez-moi vos cohortes qui aspirent à vivre libres, ne s’appliquaient pas de la même manière à tous les Américains. Les Russes, les Polonais, les Italiens, les Irlandais, et particulièrement les catholiques et les Juifs, ont été traités comme des extra-terrestres, des étrangers qui ne deviendraient jamais de « vrais Américains ».

On dit qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil. Depuis que je suis né, notre planète a voyagé autour de lui une centaine de fois. Avec chaque orbite, j’ai regardé notre pays et notre monde évoluer de manières qui auraient été inimaginables pour mes parents, et qui continuent de m’épater année après année.

Au cours de ma vie, les femmes américaines ont obtenu le droit de vote, et une d’entre elles est finalement candidate d’un parti politique majeur. Un Irlandais-américain catholique est devenu président. Peut-être encore plus incroyable, un Afro-américain est notre président aujourd’hui.

Plus j’ai vécu, moins j’ai été surpris par l’aspect inévitable du changement et je me suis réjoui qu’un tel nombre des changements que j’ai vus aient été positifs.

Mais j’ai aussi traversé les horreurs d’une Grande Dépression et deux guerres mondiales ; la seconde ayant été provoquée par un homme qui promettait de rendre à son pays sa grandeur d’antan. J’avais 16 ans quand cet homme est arrivé au pouvoir en 1933. Pendant près d’une décennie avant son ascension, il était raillé, on ne le prenait pas au sérieux. Il était vu comme un bouffon qui ne pouvait pas réussir à duper un peuple éduqué et civilisé avec sa rhétorique nationaliste et haineuse.

Les ‘experts’ ne le prenaient pas en considération, comme s’il était une blague. Ils avaient tort.

Il y a quelques semaines, nous avons entendu les mots prononcés en Arizona ; des mots que ma femme, Anne, qui a grandi en Allemagne, a trouvés glaçants. Ils auraient pu être prononcés en 1933 : « Nous devons aussi être honnêtes sur le fait que toutes les personnes qui cherchent à rejoindre notre pays ne seront pas capables de s’assimiler correctement. Il est de notre droit, en tant que nation souveraine, de choisir les immigrants que nous pensons être les plus à même de prospérer et s’épanouir ici… Ce qui inclut de nouveaux tests de filtrage pour tous les candidats à l’immigration comportant une certification idéologique pour nous assurer que ceux que nous acceptons dans notre pays partagent nos valeurs… »

Ce ne sont pas les valeurs pour lesquelles nous avons combattu lors de la Seconde Guerre mondiale.

Jusqu’à ce jour, je croyais avoir tout vu sous le soleil. Mais je n’avais jamais été témoin de cette stratégie de la peur de la part d’un candidat majeur à la Présidentielle américaine de toute ma vie.

J’ai vécu une longue et belle vie. Je ne serai pas ici pour en voir les conséquences si ce mal prend racine dans notre pays. Mais vos enfants et les miens seront là. Et leurs enfants. Et les enfants de leurs enfants.

Nous aspirons tous à rester libres. C’est pour cela que nous nous battons en tant que pays. J’ai toujours été profondément fier d’être un Américain. Pour les jours qui me restent à venir, je prie pour que cela ne change jamais. Dans la démocratie qui est la nôtre, la décision de rester libres est entre nos mains.

Mon centième anniversaire tombe pile un mois après la prochaine élection présidentielle. J’aimerais le célébrer en soufflant les bougies de mon gâteau puis en sifflant ‘Happy Days Are Here Again.’

Comme ma regrettée amie Lauren Bacall a dit un jour : « Tu sais siffler, n’est-ce pas ? Tout ce qu’il faut, c’est joindre les lèvres et souffler ».

source : http://www.deslettres.fr

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