En septembre 2005, que se passait-il réellement dans l’Atlantique Nord ?

À la fin de l’été 2005, plusieurs cartes d’anomalies de température de surface de l’océan Atlantique Nord attirèrent l’attention des observateurs du climat.

Entre le 31 août et le 17 septembre 2005, certaines cartes semblaient montrer l’extension rapide d’une zone plus froide que la moyenne entre le Groenland, l’Islande et la Scandinavie. Dans le même temps, des anomalies chaudes apparaissaient plus au sud, notamment dans l’Atlantique subtropical et dans le golfe du Mexique.

À première vue, cette opposition entre un Nord relativement froid et des eaux tropicales exceptionnellement chaudes pouvait donner l’impression que le transport de chaleur vers les hautes latitudes était perturbé.

L’hypothèse était spectaculaire : le Gulf Stream était-il en train de ralentir au point de refroidir brutalement l’Atlantique Nord et l’Europe ?

Vingt ans plus tard, les connaissances ont beaucoup progressé. Elles montrent que l’observation de 2005 posait une question légitime, mais que les conclusions avancées à l’époque étaient trop rapides.

Une anomalie ne représente pas la température réelle

Une carte d’anomalies océaniques n’indique pas directement si l’eau est chaude ou froide. Elle montre la différence entre la température observée et une moyenne calculée sur une période de référence.

Une zone bleue peut donc rester relativement douce tout en étant, par exemple, 1 °C plus froide que la normale saisonnière. Inversement, une zone rouge indique une température supérieure à la moyenne, mais pas nécessairement une chaleur exceptionnelle dans l’absolu.

Ces anomalies peuvent également varier rapidement sous l’influence du vent, des tempêtes, des échanges de chaleur avec l’atmosphère, du mélange vertical de l’océan et des déplacements des courants.

La progression d’une tache froide pendant quelques semaines ne suffit donc pas à démontrer un affaiblissement durable de la circulation océanique.

Le Gulf Stream n’est pas toute la circulation atlantique

Le Gulf Stream est un puissant courant chaud prenant naissance près de la Floride avant de longer la côte orientale de l’Amérique du Nord puis de se prolonger vers l’Atlantique.

Il fait partie d’un système beaucoup plus vaste appelé circulation méridienne de retournement de l’Atlantique, ou AMOC. Cette circulation transporte des eaux relativement chaudes vers le nord dans les couches superficielles, tandis que des eaux froides et profondes repartent vers le sud.

Il est donc imprécis d’utiliser indifféremment les expressions « Gulf Stream » et « AMOC ».

Le Gulf Stream est en grande partie entraîné par les vents et par la rotation terrestre. L’AMOC dépend également des différences de température et de salinité qui modifient la densité de l’eau.

Un affaiblissement de l’AMOC pourrait réduire le transport de chaleur vers le nord sans provoquer nécessairement l’arrêt brutal du Gulf Stream.

Les inquiétudes exprimées en 2005

Au printemps 2005, le professeur Peter Wadhams, spécialiste des régions polaires à l’université de Cambridge, avait attiré l’attention sur une diminution de certaines structures de convection observées dans les mers nordiques.

Dans ces régions, l’eau de surface se refroidit, devient plus dense et peut plonger vers les profondeurs. Ce processus participe à la formation des eaux profondes de l’Atlantique Nord.

Les observations disponibles suscitaient donc de réelles interrogations. Cependant, elles étaient trop limitées dans l’espace et dans le temps pour démontrer que l’ensemble du Gulf Stream ou de l’AMOC était sur le point de s’arrêter.

La surveillance directe et continue de l’AMOC à travers l’Atlantique n’a véritablement commencé qu’en 2004. Les chercheurs ne disposaient donc, en 2005, que d’un recul très court pour distinguer une tendance climatique durable des fortes variations naturelles d’une année à l’autre.

Le « trou de réchauffement » de l’Atlantique Nord

Depuis, les scientifiques ont confirmé l’existence d’une région particulière située au sud du Groenland, où le réchauffement a été plus faible que dans la majorité du globe et où certaines périodes présentent même une tendance au refroidissement relatif.

Cette zone est parfois appelée « tache froide », « cold blob » ou « trou de réchauffement de l’Atlantique Nord ».

Elle est considérée comme l’une des signatures possibles d’une diminution du transport océanique de chaleur. Mais elle peut aussi être influencée par les vents, les variations atmosphériques, les échanges entre l’océan et l’atmosphère et l’arrivée d’eau douce issue des précipitations ou de la fonte du Groenland.

Une anomalie froide isolée ne constitue donc pas, à elle seule, une preuve suffisante. C’est la combinaison des températures, de la salinité, des courants profonds et des modèles climatiques qui permet d’étudier l’évolution de l’AMOC.

Le GIEC estime aujourd’hui que les reconstructions suggèrent un affaiblissement commencé depuis la fin du XIXᵉ siècle, mais que le manque d’observations directes ne permet pas de quantifier avec certitude l’évolution globale de l’AMOC pendant tout le XXᵉ siècle.

La zone chaude provenait-elle de la fonte de la banquise ?

L’article de 2005 associait directement certaines anomalies chaudes de l’Arctique à la fonte de la banquise et du pergélisol.

Cette interprétation est trop simple.

La fonte de la glace de mer peut effectivement modifier localement la température de surface. Lorsque la banquise disparaît, l’océan sombre absorbe davantage de rayonnement solaire qu’une surface couverte de glace claire. Cette rétroaction favorise un réchauffement supplémentaire.

Mais toutes les anomalies rouges observées sur une carte ne proviennent pas directement de la fonte de la glace ou du pergélisol. Elles peuvent aussi résulter des vents, des courants, de la couverture nuageuse et de la chaleur accumulée durant les semaines précédentes.

Le pergélisol est par ailleurs un sol gelé situé principalement sur les continents. Sa fonte ne produit pas directement une vaste anomalie chaude à la surface de l’océan.

Les coups de froid de septembre 2005

Au même moment, des refroidissements et des chutes de neige furent signalés dans certaines parties du Canada et de la Scandinavie. Une baisse sensible des températures toucha également plusieurs régions européennes.

Ces événements pouvaient sembler confirmer l’idée d’un brusque dérèglement de l’Atlantique.

Mais une descente d’air froid de quelques jours est principalement un phénomène météorologique. Elle dépend de la position du courant-jet, des dépressions, des anticyclones et de la circulation des masses d’air.

L’AMOC agit sur le climat à long terme, mais elle ne permet pas d’expliquer directement chaque vague de fraîcheur ou chaque chute de neige précoce.

À la fin de l’été, l’alternance entre remontées d’air chaud et descentes polaires est courante aux moyennes latitudes. Des événements simultanés en Europe et au Canada peuvent résulter d’ondulations de grande ampleur de la circulation atmosphérique sans constituer la preuve d’un basculement océanique.

Katrina était-il lié à un ralentissement du Gulf Stream ?

L’ouragan Katrina connut une intensification extrêmement rapide dans le golfe du Mexique avant d’atteindre la catégorie 5, le 28 août 2005.

Les eaux traversées par le cyclone étaient très chaudes. Mais la température de surface ne fut pas le seul facteur. Katrina passa également au-dessus d’une zone où la chaleur pénétrait profondément dans l’océan.

Lorsqu’une couche d’eau chaude est épaisse, les vents violents du cyclone ont plus de difficulté à faire remonter de l’eau froide depuis les profondeurs. L’ouragan peut ainsi continuer à puiser une grande quantité d’énergie dans l’océan. Les données de la NOAA montrent précisément que la trajectoire de Katrina traversa une région présentant un important potentiel thermique océanique.

Des travaux publiés à l’époque ont estimé que l’anomalie thermique moyenne du golfe du Mexique atteignait environ 0,8 °C en août 2005 et qu’elle avait pu favoriser l’intensification de Katrina.

Il n’existe cependant pas de preuve que cette chaleur se soit accumulée parce que le Gulf Stream aurait été « bloqué » plus au sud.

La chaleur du golfe du Mexique dépend de nombreux facteurs : rayonnement solaire, circulation régionale, courants en boucle, profondeur de la couche chaude et conditions atmosphériques.

Relier directement Katrina à un affaiblissement du Gulf Stream constituait donc une hypothèse spéculative, et non une conclusion démontrée.

Pourquoi l’ouragan Ophélia est-il reparti vers l’Atlantique ?

L’ouragan Ophélia de septembre 2005 eut une trajectoire lente et irrégulière près de la côte sud-est des États-Unis.

Son déplacement était contrôlé par les systèmes atmosphériques environnants. Les bulletins du National Hurricane Center soulignaient alors une grande incertitude concernant sa trajectoire et l’influence des zones de hautes et de basses pressions.

Après avoir longé la Caroline du Nord, Ophélia s’éloigna vers le nord-est puis se transforma progressivement en dépression extratropicale.

Une arrivée d’air plus frais et l’évolution des dépressions continentales ont pu contribuer à son déplacement. Mais dire qu’une simple « descente froide venue du Canada » l’aurait repoussée vers l’océan ne décrit pas toute la complexité du phénomène.

Les cyclones ne sont pas poussés comme des objets par une seule masse d’air. Leur trajectoire dépend de la circulation atmosphérique sur une grande profondeur, notamment des dorsales anticycloniques, des creux dépressionnaires et des vents dominants.

L’océan et l’atmosphère : un dialogue permanent

L’idée centrale de l’article de 2005 reste néanmoins juste : l’océan et l’atmosphère sont étroitement liés.

L’océan emmagasine une immense quantité de chaleur. Il échange en permanence de l’énergie, de l’humidité et du mouvement avec l’air situé au-dessus de lui.

Le vent peut refroidir la surface par évaporation, produire des vagues et mélanger les premières dizaines de mètres de l’océan. Inversement, une mer chaude peut apporter de l’humidité et de l’énergie à l’atmosphère, favoriser certains développements nuageux et alimenter les tempêtes tropicales lorsque les autres conditions sont réunies.

La couche superficielle de l’océan, appelée couche mélangée, peut être relativement homogène en température et en salinité. Sa profondeur varie selon le vent, les vagues, les courants, le rayonnement solaire et les échanges thermiques.

Une modification de cette couche peut faire évoluer rapidement la température mesurée à la surface sans nécessairement traduire une transformation équivalente de tout l’océan.

L’expérience française SEMAPHORE

La campagne SEMAPHORE fut organisée en 1993 dans l’Atlantique Nord-Est afin d’étudier les échanges entre l’océan et l’atmosphère à moyenne échelle.

Elle réunit des océanographes et des spécialistes de l’atmosphère autour de mesures réalisées par des navires, des bouées, des avions et des satellites.

Les chercheurs étudièrent notamment les flux de chaleur et d’humidité, la structure de la couche mélangée, l’influence du vent ainsi que les interactions entre les fronts océaniques et l’atmosphère.

Cette campagne a participé à l’amélioration des modèles océanographiques et météorologiques. Elle rappelle surtout que la température de surface n’est qu’un élément d’un système tridimensionnel beaucoup plus complexe.

Aujourd’hui, les satellites, les flotteurs Argo, les bouées et les réseaux de mesures transatlantiques fournissent une vision beaucoup plus précise de ces interactions qu’en 2005.

Les températures océaniques sont-elles oubliées dans les prévisions saisonnières ?

L’article initial affirmait que les prévisions saisonnières oubliaient fréquemment de prendre en compte la température des océans.

Même en 2005, cette affirmation était excessive. Les températures de surface de l’océan jouaient déjà un rôle important dans les modèles saisonniers, notamment pour prévoir les effets d’El Niño et de La Niña.

En revanche, leur représentation restait moins précise qu’aujourd’hui. La profondeur de la couche chaude, la salinité, la circulation profonde et les échanges océan-atmosphère étaient difficiles à mesurer et à simuler.

Les modèles modernes sont généralement couplés : l’océan influence l’atmosphère, et l’atmosphère modifie en retour l’océan. Les prévisions continuent néanmoins de rencontrer des limites, en particulier dans l’Atlantique Nord, où les fluctuations naturelles sont importantes.

L’AMOC est-elle réellement en train de faiblir ?

Les connaissances actuelles ne permettent pas d’affirmer que l’AMOC était en train de s’effondrer en septembre 2005.

Les mesures directes réalisées depuis 2004 montrent de fortes variations d’une année à l’autre. Une période de faiblesse peut être suivie d’un renforcement temporaire, ce qui rend difficile l’identification d’une tendance sur une période aussi courte.

En revanche, les modèles climatiques indiquent très clairement que l’AMOC devrait s’affaiblir au cours du XXIᵉ siècle sous l’effet du réchauffement.

L’augmentation des températures et des précipitations aux hautes latitudes, ainsi que l’apport d’eau douce provenant de la fonte du Groenland, rendent les eaux de surface moins denses. Elles ont alors davantage de difficulté à plonger et à alimenter la circulation profonde.

Le GIEC considère qu’un affaiblissement de l’AMOC au cours du XXIᵉ siècle est très probable. Les projections moyennes indiquent une diminution pouvant atteindre environ 24 % sous un scénario de faibles émissions et 39 % sous un scénario de très fortes émissions d’ici 2100, avec d’importantes incertitudes.

Un effondrement brutal avant 2100 n’est pas considéré comme le scénario le plus probable par le GIEC, qui estime avec un niveau de confiance moyen qu’un tel basculement ne devrait pas se produire durant ce siècle. Ce risque ne peut toutefois pas être totalement exclu, car il aurait des conséquences très importantes.

Quelles conséquences pour l’Europe ?

Un affaiblissement de l’AMOC transporterait moins de chaleur vers l’Atlantique Nord.

Cela ne plongerait pas automatiquement l’Europe dans une nouvelle ère glaciaire. Le réchauffement provoqué par les gaz à effet de serre continuerait d’agir.

En revanche, le réchauffement de certaines régions européennes pourrait être atténué par rapport à la moyenne mondiale. Les régimes de précipitations, les tempêtes, le niveau marin sur la côte américaine et les moussons pourraient également être modifiés.

En cas d’effondrement complet, les conséquences seraient beaucoup plus brutales : refroidissement régional de l’Atlantique Nord, déplacement des zones de pluie tropicales, assèchement d’une partie de l’Europe et perturbation de plusieurs moussons.

Que révélaient finalement les cartes de 2005 ?

Les anomalies observées en septembre 2005 ne prouvaient pas que le Gulf Stream s’arrêtait.

Elles montraient toutefois que l’Atlantique Nord pouvait présenter, sur de courtes périodes, des contrastes thermiques impressionnants. Elles témoignaient également d’une véritable préoccupation scientifique concernant l’évolution de la circulation océanique.

La zone froide située au sud du Groenland est devenue, depuis, un sujet majeur de recherche. Mais elle doit être analysée sur plusieurs décennies et à l’aide de nombreuses observations, et non à partir de deux cartes séparées de quelques semaines.

Katrina fut alimenté par un golfe du Mexique très chaud et par un contenu thermique océanique exceptionnellement favorable à son intensification. Mais rien ne permet de dire que cette chaleur résultait d’un blocage du Gulf Stream.

Ophélia fut guidé vers le nord-est par l’évolution de la circulation atmosphérique. Sa trajectoire ne démontrait pas davantage une modification générale de l’Atlantique.

L’intuition de départ était donc intéressante : quelque chose d’important se joue bien dans l’Atlantique Nord. Mais ce phénomène ne pouvait pas être expliqué par une seule anomalie, une vague de fraîcheur ou la trajectoire de deux ouragans.

Vingt ans après, la conclusion doit être plus nuancée : l’AMOC donne effectivement des signes préoccupants et devrait continuer à s’affaiblir avec le réchauffement climatique. Pourtant, l’océan reste soumis à une forte variabilité naturelle, et aucune carte isolée ne permet d’annoncer l’arrêt du Gulf Stream ou un refroidissement imminent de l’Europe.

L’Atlantique Nord est un système complexe. Il ne suffit pas de regarder sa surface : il faut observer sa chaleur, sa salinité, ses profondeurs, ses vents et son évolution sur plusieurs décennies.

Adaptation Terra Projects

Mise à jour en juillet 2026

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