Depuis plusieurs décennies, la place croissante des femmes dans la vie professionnelle, politique et familiale transforme profondément les sociétés occidentales. Cette évolution suscite parfois une question provocatrice : après des siècles de domination masculine, l’Occident serait-il en train de basculer vers une société matriarcale ?
Pour répondre sérieusement, il faut commencer par distinguer plusieurs notions souvent confondues : le matriarcat, la matrilinéarité, l’émancipation des femmes et l’égalité entre les sexes.
Une société ne devient pas matriarcale simplement parce que les femmes travaillent davantage, dirigent des entreprises, élèvent seules leurs enfants ou transmettent leur nom. Le matriarcat supposerait que les femmes, en tant que groupe, détiennent l’essentiel du pouvoir politique, économique, familial et symbolique.
Or ce n’est pas la situation actuelle de l’Occident. Les femmes y ont conquis de nombreux droits, mais elles ne dominent pas collectivement les hommes. Nos sociétés évoluent plutôt, lentement et imparfaitement, d’un modèle historiquement patriarcal vers un modèle recherchant davantage d’égalité.
La polygamie ne prouve ni le patriarcat ni le matriarcat
On entend parfois dire qu’une société réellement patriarcale autoriserait nécessairement les hommes à avoir plusieurs épouses. L’interdiction de la polygamie serait alors présentée comme la preuve que les femmes imposeraient déjà leurs règles aux hommes.
Ce raisonnement ne résiste pas à l’analyse.
La monogamie existe dans de nombreuses sociétés historiquement patriarcales. Elle peut être imposée pour des raisons religieuses, juridiques, économiques ou démographiques sans remettre en cause la domination masculine dans les domaines politique, professionnel ou familial.
Inversement, la polygynie — lorsqu’un homme possède plusieurs épouses — est généralement associée à des sociétés où les hommes les plus puissants contrôlent davantage les ressources et les alliances familiales. Elle constitue donc plus souvent une manifestation du pouvoir masculin qu’un simple reflet des préférences amoureuses des hommes.
Les comportements individuels, comme le fait de regarder une autre personne malgré une relation stable, ne permettent pas davantage de déterminer si une société est patriarcale ou matriarcale. Les désirs sexuels, l’attachement, la fidélité et la jalousie sont des réalités humaines complexes qui ne peuvent être réduites à des règles universelles opposant les hommes aux femmes.
Qu’est-ce qu’une société matrilinéaire ?
Le matriarcat est fréquemment confondu avec la matrilinéarité.
Dans une société matrilinéaire, l’appartenance familiale, le patrimoine ou le statut se transmettent principalement par la lignée maternelle. Cela ne signifie pas automatiquement que les femmes exercent tout le pouvoir.
Une société peut être matrilinéaire tout en confiant certaines fonctions politiques, religieuses ou publiques aux hommes. De même, un foyer peut être dirigé par une femme sans que l’ensemble de la société soit matriarcal.
La question centrale n’est donc pas seulement de savoir par qui passe le nom ou l’héritage. Il faut également observer qui possède les terres, qui prend les décisions collectives, qui exerce l’autorité politique et qui contrôle les ressources.
Les Mosuo, une société plus complexe que sa légende
Les Mosuo vivent principalement autour du lac Lugu, dans le sud-ouest de la Chine. Ils sont régulièrement présentés dans les médias comme « le dernier matriarcat du monde » ou comme une société sans pères ni maris.
Leur organisation familiale est effectivement matrilinéaire. Les membres d’une même lignée maternelle vivent souvent dans un foyer commun regroupant plusieurs générations. Les biens familiaux se transmettent par les femmes et une femme âgée peut exercer une importante autorité domestique.
Dans certaines communautés traditionnelles, les partenaires ne fondent pas nécessairement un foyer conjugal permanent. L’homme peut rendre visite à sa partenaire la nuit tout en continuant à résider dans sa propre famille maternelle. Les enfants vivent dans le foyer de leur mère et les frères de celle-ci jouent souvent un rôle important auprès d’eux.
Il est cependant exagéré d’affirmer que les Mosuo ignorent toujours l’identité du père ou que celui-ci ne joue aucun rôle. Des travaux anthropologiques ont mis en évidence une implication réelle de nombreux pères biologiques, même si cette implication diffère de celle observée dans la famille conjugale occidentale.
Le système évolue également sous l’effet de la scolarisation, du tourisme, de l’économie marchande et des contacts avec le reste de la Chine. Les Mosuo ne constituent donc pas un modèle figé permettant de prévoir l’avenir de l’Occident.
Ils montrent surtout qu’il existe plusieurs manières d’organiser la parenté, la vie conjugale et l’éducation des enfants.
Le nom de la mère : une révolution symbolique ?
La possibilité de transmettre le nom de la mère marque une évolution importante des sociétés occidentales, mais elle ne suffit pas à établir un matriarcat.
En France, les parents peuvent donner à leur enfant le nom du père, celui de la mère ou les deux noms accolés, dans l’ordre qu’ils choisissent et dans certaines limites légales.
Cette liberté remet en cause l’ancienne règle selon laquelle le nom paternel devait presque automatiquement s’imposer. Elle traduit une reconnaissance plus équilibrée des deux filiations.
Cependant, le nom de famille reste surtout un symbole juridique et culturel. Il ne détermine pas, à lui seul, l’organisation du pouvoir dans la société.
Dans des pays comme l’Espagne, l’usage de deux noms issus des lignées paternelle et maternelle n’a d’ailleurs jamais signifié que la société était matriarcale.
Les familles monoparentales et la place du père
La multiplication des familles monoparentales est parfois interprétée comme le signe que le père deviendrait inutile.
Cette conclusion est trop rapide.
Une femme peut élever seule un enfant à la suite d’une séparation, d’un veuvage, d’une adoption, d’un choix personnel ou d’un recours à la procréation médicalement assistée. L’existence de ces familles montre que la maternité et la vie familiale ne dépendent plus obligatoirement du mariage traditionnel.
Elle ne prouve toutefois pas que le rôle paternel serait appelé à disparaître.
La fonction parentale ne se réduit d’ailleurs pas à la biologie. Ce qui compte pour l’enfant est notamment la présence d’adultes stables, attentifs, protecteurs et capables de répondre à ses besoins. Ces adultes peuvent être ses parents biologiques, ses parents adoptifs, un beau-parent ou d’autres proches.
Le modèle familial occidental ne se dirige donc pas vers une forme unique. Il se diversifie.
Le mariage disparaît-il ?
Le recul relatif du mariage ne signifie pas nécessairement que les relations durables ou les familles vont disparaître.
Le mariage a longtemps été une institution économique, religieuse et sociale difficilement évitable. Il organisait la transmission du patrimoine, la filiation, la sexualité et le statut des femmes.
Aujourd’hui, les couples peuvent choisir entre le mariage, le partenariat civil, le concubinage ou la séparation des domiciles. Le mariage devient davantage un engagement volontaire qu’une obligation sociale.
Cette transformation peut affaiblir certaines normes anciennes sans supprimer le désir de fidélité, de stabilité ou de construction familiale.
La liberté matrimoniale ne produit pas automatiquement une société comparable à celle des Mosuo. Elle permet surtout aux individus de choisir plus librement la forme de leur union.
Les femmes ont-elles pris le pouvoir en Occident ?
Les femmes ont obtenu des droits qui leur furent longtemps refusés : accès plus large aux études, autonomie juridique et financière, contraception, droit de travailler, droit de vote et accès aux responsabilités politiques.
En France, le droit de vote et d’éligibilité des femmes fut établi par l’ordonnance du 21 avril 1944. Elles votèrent pour la première fois lors des élections municipales d’avril 1945, et non en 1948.
Les deux guerres mondiales ont accéléré la présence féminine dans certains secteurs, mais les femmes travaillaient déjà massivement auparavant, notamment dans l’agriculture, l’industrie textile, le commerce et les services domestiques.
Au cours de la seconde moitié du XXᵉ siècle, les mouvements féministes ont obtenu d’importantes réformes concernant l’égalité juridique, la vie professionnelle, la sexualité et la maîtrise de la fécondité.
Les femmes sont désormais présentes dans presque tous les métiers : armée, police, recherche, médecine, conduite de véhicules, industrie, direction d’entreprise et fonctions politiques.
Cela ne signifie pourtant pas qu’elles aient remplacé les hommes au sommet du pouvoir.
En France, les femmes restent moins souvent cadres que les hommes : en 2025, 21,1 % des femmes en emploi sont cadres, contre 26,4 % des hommes. Elles demeurent également davantage représentées dans les emplois d’employées et les postes peu qualifiés.
Dans le secteur privé, leur salaire net en équivalent temps plein restait inférieur de 13,3 % à celui des hommes en 2023. Cet écart global s’explique par plusieurs facteurs, notamment les métiers exercés, le temps de travail, les interruptions de carrière et l’accès plus rare aux postes les mieux rémunérés.
L’Occident ne vit donc pas sous une domination féminine. Il traverse une période de redistribution inachevée des rôles et du pouvoir.
L’exemple controversé de Margaret Thatcher
Margaret Thatcher, Première ministre britannique de 1979 à 1990, montra qu’une femme pouvait atteindre durablement le sommet du pouvoir politique.
Mais sa réussite personnelle ne démontre pas l’existence d’un système matriarcal. Elle dirigeait un gouvernement dans un environnement politique encore très majoritairement masculin.
Son bilan économique et social demeure par ailleurs vivement débattu. Ses politiques ont contribué à transformer l’économie britannique, à réduire le poids de certaines industries publiques et à renforcer les secteurs financiers et privés. Elles ont aussi accompagné une forte désindustrialisation, une montée des inégalités et de violents conflits sociaux.
Une femme au pouvoir ne conduit pas nécessairement une politique féministe, pas plus qu’un homme au pouvoir ne représente automatiquement tous les hommes.

La préhistoire était-elle matriarcale ?
L’idée d’un ancien âge d’or matriarcal, antérieur à la domination masculine, a connu un grand succès à partir du XIXᵉ siècle.
Selon cette théorie, les premiers humains n’auraient pas compris le rôle biologique du père dans la reproduction. La mère aurait donc été considérée comme l’unique origine de l’enfant, ce qui lui aurait donné un pouvoir central dans le clan.
Les figurines féminines préhistoriques et le culte supposé d’une grande déesse-mère ont ensuite été interprétés comme les traces d’une civilisation dominée par les femmes.
Cette hypothèse reste séduisante, mais elle n’est pas démontrée.
Les sociétés préhistoriques n’ont pas laissé de textes expliquant précisément leur organisation familiale ou politique. Une statuette féminine ne suffit pas à prouver l’existence d’un pouvoir exercé par les femmes. Elle peut avoir représenté une divinité, la fertilité, une ancêtre, une personne réelle ou posséder une signification aujourd’hui inconnue.
Les découvertes archéologiques et génétiques montrent surtout une grande diversité d’organisations : certaines communautés furent matrilocales ou matrilinéaires, d’autres patrilinéaires, tandis que la répartition du pouvoir variait selon les époques et les territoires. Il n’existe pas de preuve d’un matriarcat universel ayant précédé partout le patriarcat.
Déesse-mère, nature et pouvoir féminin
La présence de divinités féminines dans les anciennes religions ne signifie pas nécessairement que les femmes dominaient la société.
Des civilisations fortement patriarcales ont honoré de puissantes déesses représentant la guerre, la fécondité, la sagesse ou la nature. Une déesse suprême peut donc coexister avec un pouvoir politique essentiellement masculin.
Inversement, une société valorisant l’égalité entre les sexes n’a pas besoin de considérer la nature comme exclusivement féminine.
Il convient ainsi de distinguer les représentations religieuses de la réalité sociale.
Le Da Vinci Code et le mythe du féminin sacré
Le roman Da Vinci Code a popularisé l’idée selon laquelle le christianisme aurait volontairement effacé une ancienne religion du féminin sacré.
Il s’agit d’une œuvre de fiction, inspirée de théories ésotériques et de réinterprétations modernes de l’histoire. Elle ne peut pas être utilisée comme une source historique démontrant l’existence d’un ancien matriarcat européen.
Léonard de Vinci s’est intéressé aux proportions humaines, à l’anatomie et à l’ambiguïté des expressions. Certaines de ses œuvres peuvent être interprétées comme androgynes, mais le présenter comme le défenseur d’une doctrine secrète du matriarcat relève de la spéculation.
De même, l’idée selon laquelle Ève ne serait pas issue d’une « côte », mais d’un « côté » d’Adam repose sur une discussion concernant le sens du mot hébreu tsela. Le terme peut effectivement désigner une côte ou un côté selon le contexte. Cette nuance nourrit des interprétations théologiques intéressantes, mais elle ne prouve ni l’androgynie originelle d’Adam ni l’existence d’un matriarcat primitif.
Vers un matriarcat ou vers une société plus égalitaire ?
L’Occident connaît incontestablement une transformation des rapports entre les sexes.
Les femmes disposent d’une plus grande autonomie. Les hommes ne sont plus toujours considérés comme les seuls chefs de famille ou pourvoyeurs de ressources. La parentalité, les tâches domestiques et le pouvoir professionnel commencent à être davantage partagés.
Ce changement peut être vécu comme une perte de pouvoir par ceux qui avaient l’habitude d’un ordre social plus masculin. Mais perdre un privilège ne signifie pas nécessairement subir une domination inverse.
Une société égalitaire ne remplace pas la supériorité des hommes par celle des femmes. Elle cherche à empêcher que le sexe d’une personne détermine à l’avance son métier, son salaire, son autorité ou son rôle familial.
La question n’est donc probablement pas de savoir si les femmes réussiront là où les hommes auraient échoué. Les femmes ne constituent pas un groupe naturellement plus pacifique, plus généreux ou plus compétent. Comme les hommes, elles possèdent des opinions, des ambitions et des comportements extrêmement divers.
Le défi consiste plutôt à construire une société dans laquelle les responsabilités et les décisions ne sont plus réservées à un seul sexe.
L’Occident ne semble pas se diriger vers un matriarcat. Il tente, avec des avancées et des résistances, de sortir progressivement du patriarcat.
Ce qui se dessine n’est pas nécessairement le règne des femmes, mais un monde dans lequel aucune femme et aucun homme ne devrait régner sur l’autre.
Adaptation Terra Projects
Article mis à jour en juillet 2026
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