Transformer l’Outback en mer intérieure : le projet fou qui revient hanter l’Australie

Imaginez un immense bras de mer apparaissant au milieu du désert australien. Des milliers de kilomètres carrés d’eau là où s’étendent aujourd’hui sel, poussière et paysages brûlés par le Soleil.

L’idée paraît sortie d’un roman de science-fiction. Pourtant, elle a été sérieusement étudiée à plusieurs reprises depuis la fin du XIXe siècle : faire pénétrer l’eau de mer au cœur de l’Australie afin de créer une véritable mer intérieure.

Au centre du projet se trouve un endroit extraordinaire : Kati Thanda–Lake Eyre, le plus grand lac d’Australie.

Un immense bassin situé sous le niveau de la mer

Kati Thanda–Lake Eyre se trouve en Australie-Méridionale, à environ 700 kilomètres au nord d’Adélaïde.

La particularité du site est essentielle : son point le plus bas se trouve à environ 15 mètres sous le niveau de la mer.

Pendant la majeure partie du temps, le lac ressemble davantage à une gigantesque plaine de sel qu’à un lac classique. Mais lors des épisodes pluvieux exceptionnels, des rivières temporaires traversent l’Outback et viennent le remplir.

Son bassin hydrographique couvre environ 1,2 million de km², soit près d’un sixième du continent australien.

En 2025 puis en 2026, des pluies extraordinaires ont justement rempli une grande partie du système. En juin 2026, les habitants de la région décrivaient les niveaux de Kati Thanda–Lake Eyre comme parmi les plus impressionnants observés depuis des décennies.

Et c’est précisément ce spectacle qui fait régulièrement ressurgir une vieille question :

et si cette mer temporaire devenait permanente ?

Et pourtant, l’australie geologiquement parlant a connu une mer interieur

Un canal entre l’océan et le désert

L’idée la plus spectaculaire serait de creuser un gigantesque canal depuis le golfe Spencer, au sud, pour amener directement l’eau de l’océan jusqu’au bassin du lac Eyre.

Le projet fut sérieusement discuté au parlement d’Australie-Méridionale dès 1883, puis de nouveau au début du XXe siècle.

Au milieu du XXe siècle, certaines versions envisageaient un canal d’environ 300 à 350 kilomètres.

L’eau de mer progresserait alors vers l’intérieur du continent avant de se répandre dans les dépressions naturelles de l’Outback.

En théorie, une partie de l’écoulement pourrait même se produire naturellement grâce à la différence d’altitude, le fond du lac étant inférieur au niveau de l’océan.

Mais le relief intermédiaire impose en réalité d’importants terrassements, tunnels, pompages ou ouvrages hydrauliques.

Crédit photo : Totajla / iStock / Getty Images – Lake Eyre, Australie-Méridionale, 1er octobre 2022.

Une véritable mer au milieu du continent ?

Une fois alimenté en permanence, Lake Eyre pourrait couvrir plusieurs milliers de kilomètres carrés.

Avec les lacs et dépressions voisines, certaines variantes imaginaient même un gigantesque système lacustre reliant notamment Lake Torrens et Lake Eyre.

Des publications scientifiques ont encore étudié cette idée sous un autre angle : utiliser la très forte évaporation du désert pour concentrer l’eau salée et éventuellement produire de l’énergie à partir des différences de salinité.

Sur le papier, l’image est saisissante :

désert → canal → immense lac salé → évaporation → modification du cycle de l’eau.

Mais les conséquences seraient beaucoup plus complexes qu’il n’y paraît.

L’objectif historique : faire tomber de la pluie dans le désert

Les premiers défenseurs du projet poursuivaient une idée particulièrement ambitieuse.

Selon eux, une mer intérieure augmenterait l’évaporation au centre du continent.

Davantage de vapeur d’eau entrerait dans l’atmosphère, ce qui pourrait favoriser la formation de nuages puis augmenter les précipitations dans l’intérieur de l’Australie.

Le désert pourrait alors devenir plus humide.

Certaines versions allaient très loin : développement de l’agriculture, création de nouvelles villes, croissance de la végétation et transformation progressive de certaines régions de l’Outback.

C’était également l’un des rêves associés aux grands projets hydrauliques défendus par l’ingénieur australien John Bradfield, célèbre pour son rôle dans la construction du Sydney Harbour Bridge.

Dans les années 1930 et 1940, Bradfield imaginait détourner une partie des eaux des rivières du Queensland vers l’intérieur du pays et, à terme, vers Lake Eyre.

Mais créer une mer ne signifie pas forcément créer de la pluie

C’est l’un des problèmes fondamentaux.

Une immense surface d’eau provoquerait effectivement une évaporation considérable.

Mais cette humidité ne tomberait pas forcément sous forme de pluie sur l’Outback.

Les vents pourraient transporter la vapeur d’eau sur des centaines, voire des milliers de kilomètres avant qu’elle ne se condense.

C’est précisément l’une des critiques formulées depuis les premières études du projet.

Déjà dans les années 1930, des experts australiens considéraient que créer un lac permanent n’entraînerait pas nécessairement une amélioration significative du climat régional.

Autrement dit :

mettre de l’eau dans le désert ne suffit pas à fabriquer une mousson.

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Une évaporation gigantesque

L’autre problème est encore plus impressionnant.

L’intérieur australien est extrêmement chaud et sec.

À Lake Eyre, l’évaporation annuelle potentielle est gigantesque. Une quantité énorme d’eau devrait donc entrer en permanence dans le système simplement pour compenser ce qui disparaîtrait dans l’atmosphère.

Une fois isolée de l’océan, l’eau deviendrait progressivement de plus en plus salée.

Le résultat pourrait ressembler davantage à une gigantesque version de la mer Morte qu’à une mer tropicale.

La concentration de sels aurait également des conséquences écologiques considérables.

Un écosystème unique pourrait être bouleversé

Kati Thanda–Lake Eyre n’est pas un désert biologique inutile.

Son fonctionnement repose précisément sur l’alternance entre longues périodes sèches et inondations exceptionnelles.

Lorsque les eaux arrivent, l’écosystème explose littéralement de vie : poissons, crustacés, végétation et gigantesques colonies d’oiseaux profitent de cette fenêtre d’abondance.

Les crues de 2025 en ont fourni une démonstration spectaculaire.

Créer un lac permanent modifierait complètement cette dynamique.

L’arrivée d’eau de mer introduirait également du sel et potentiellement des organismes marins dans un environnement jusqu’ici isolé.

Les conséquences seraient difficiles à prévoir.

Le bassin possède en outre une importance culturelle majeure pour plusieurs peuples aborigènes.

Aujourd’hui, les autorités australiennes privilégient donc la protection du fonctionnement naturel du bassin de Lake Eyre, avec notamment un plan environnemental couvrant la période 2025-2029.

Le cousin du projet : le Bradfield Scheme

Une autre idée spectaculaire revient régulièrement dans le débat australien : le Bradfield Scheme.

Plutôt que d’amener de l’eau salée depuis l’océan, il consisterait à détourner une partie des gigantesques précipitations du nord-est de l’Australie vers l’intérieur du continent.

Barrages, tunnels et canaux permettraient théoriquement de transférer l’eau à travers la Great Dividing Range.

Certaines versions prévoyaient ensuite de faire couler cette eau jusqu’à Lake Eyre.

L’idée a été réévaluée scientifiquement par le CSIRO.

Conclusion : techniquement réalisable, mais économiquement extrêmement difficile à justifier.

Les chercheurs ont estimé que la quantité d’eau réellement transférable serait nettement inférieure aux estimations historiques et que le coût de cette eau serait trop élevé pour de nombreuses activités agricoles.

Et pourtant, l’Australie construit réellement d’immenses infrastructures hydrauliques

C’est là que l’histoire devient intéressante.

Si la mer intérieure reste largement un rêve d’ingénieur, l’Australie travaille bien sur de gigantesques projets destinés à alimenter son Outback en eau.

En Australie-Méridionale, le projet Northern Water prévoit par exemple une immense usine de dessalement d’eau de mer près de Whyalla, sur le golfe Spencer.

Elle pourrait produire environ 51 milliards de litres d’eau par an.

Une conduite d’environ 360 kilomètres transporterait ensuite cette eau vers le nord, notamment en direction de la région minière d’Olympic Dam.

Le projet est actuellement dans sa phase préparatoire et doit encore obtenir plusieurs autorisations avant la décision finale de construction.

D’une certaine manière, l’Australie est donc en train de réaliser une version moderne et beaucoup plus raisonnable du vieux rêve :

amener l’eau de l’océan au cœur de l’Outback — mais dans des canalisations plutôt qu’en créant une mer.

Et si l’Australie le faisait malgré tout ?

C’est probablement la question la plus fascinante.

Imaginons qu’un canal soit construit et que plusieurs milliers de kilomètres carrés de désert soient transformés en eau permanente.

Localement, l’humidité augmenterait presque certainement.

Les températures maximales pourraient être légèrement modifiées à proximité du lac et les contrastes thermiques entre le jour et la nuit pourraient diminuer.

Des brises de lac pourraient apparaître.

La vapeur d’eau atmosphérique augmenterait également.

Mais transformer profondément le climat de l’Australie serait une autre affaire.

Les grands moteurs climatiques du continent restent l’océan Indien, le Pacifique, ENSO, la mousson australienne et la circulation atmosphérique à grande échelle.

Une mer intérieure pourrait créer un microclimat régional, mais certainement pas garantir la transformation de l’Outback en territoire verdoyant.

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Un rêve de géo-ingénierie vieux de 150 ans

Le projet australien de mer intérieure appartient donc à une catégorie fascinante : les projets capables de transformer entièrement une carte.

Il repose sur une réalité géographique étonnante : une gigantesque dépression située sous le niveau de la mer, au milieu de l’un des continents les plus secs de la planète.

Mais entre la théorie et la réalisation se dressent des obstacles colossaux : terrassements, coût énergétique, évaporation, salinisation, impact écologique et efficacité climatique incertaine.

Pour l’instant, aucun gouvernement australien n’a approuvé la création de cette mer intérieure.

Et le plus ironique est peut-être que la nature vient parfois elle-même réaliser le projet pendant quelques mois.

En 2025 et 2026, des pluies exceptionnelles ont transformé Kati Thanda–Lake Eyre en cette fameuse mer intérieure dont rêvaient les ingénieurs du XIXe siècle — sans qu’il ait fallu creuser le moindre canal.

Le projet de créer une véritable mer intérieure dans l’Outback n’est aujourd’hui plus à l’ordre du jour. Après plus d’un siècle de propositions et de variantes, les études modernes ont montré que le coût, l’évaporation massive et les impacts environnementaux rendaient le concept difficilement défendable. L’Australie privilégie désormais des projets plus ciblés de dessalement, de pipelines et de gestion de l’eau. 

Adaptation Terra Projects

Sources : Australian National University Press ; CSIRO ; Australian Government Department of Climate Change, Energy, the Environment and Water ; National Water Grid ; Government of South Australia / PlanSA.

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