Et si l’océan Atlantique jouait un rôle bien plus important que prévu dans les grands mécanismes climatiques de notre planète ? De nouvelles recherches montrent que ses variations de température peuvent influencer El Niño dans le Pacifique, modifier les courants atmosphériques et favoriser certaines situations météorologiques persistantes en Europe. Une découverte qui pourrait améliorer les prévisions saisonnières et notre compréhension des événements extrêmes.
Quand l’Atlantique influence le climat du Pacifique
Pendant des décennies, les scientifiques ont principalement considéré l’océan Pacifique comme l’un des grands régulateurs du climat mondial.
Au cœur de cette influence se trouve le phénomène ENSO (El Niño–Southern Oscillation), caractérisé par l’alternance entre El Niño et La Niña.
El Niño correspond à un réchauffement inhabituel des eaux du Pacifique équatorial central et oriental. La Niña représente sa phase froide. Ces deux phénomènes peuvent modifier les précipitations, les températures et la circulation atmosphérique dans de nombreuses régions du monde.
Mais cette vision du climat mondial s’est considérablement enrichie.
Les recherches menées depuis une vingtaine d’années, notamment par la climatologue María Belén Rodríguez-Fonseca, de l’Université Complutense de Madrid, révèlent que l’Atlantique tropical n’est pas simplement influencé par le Pacifique.
Il peut, à son tour, exercer une influence sur ce dernier.
Autrement dit, les océans ne fonctionnent pas indépendamment les uns des autres. Ils communiquent à travers l’atmosphère, parfois à des milliers de kilomètres de distance.
L’étonnant mécanisme qui relie les deux océans
Tout commence par une modification de la température de surface de l’Atlantique équatorial.
Lorsque cette région connaît un réchauffement anormal, appelé Atlantic Niño, l’air chaud et humide a tendance à s’élever davantage au-dessus de l’océan.
Ce mouvement modifie la circulation de Walker, un vaste système de mouvements atmosphériques qui relie les régions tropicales.
La perturbation peut se propager jusqu’au Pacifique, où elle modifie les vents dominants, notamment les alizés.
Lorsque ces vents d’est se renforcent, ils favorisent la remontée d’eaux plus froides et peuvent contribuer au développement de La Niña.
Le résultat est particulièrement intéressant : un Atlantique équatorial anormalement chaud peut, dans certaines conditions, favoriser le refroidissement du Pacifique plusieurs mois plus tard.
À l’inverse, un refroidissement équatorial de l’Atlantique, appelé Atlantic Niña, peut contribuer à des conditions propices au développement d’El Niño.
Ce mécanisme a notamment été documenté dans une étude publiée en 2009 par Rodríguez-Fonseca et ses collègues, puis approfondi par d’autres recherches.
Toutefois, cette relation n’est pas automatique. Son intensité varie selon les périodes et l’état thermique général des océans.

Pourquoi certains étés et hivers européens pourraient être concernés
Les effets de l’Atlantique ne se limitent pas au Pacifique.
Les variations de température de ses eaux tropicales modifient également la formation des nuages, les précipitations et les échanges d’énergie entre l’océan et l’atmosphère.
Ces perturbations peuvent ensuite se transmettre vers les latitudes européennes grâce aux ondes de Rossby.
Ces gigantesques ondulations atmosphériques participent à l’organisation des dépressions, des anticyclones et des courants-jets.
Lorsqu’elles deviennent suffisamment marquées, elles peuvent favoriser l’installation durable de zones de hautes pressions sur certaines régions européennes.
C’est ce que les météorologues appellent un blocage atmosphérique.
En temps normal, les perturbations circulent régulièrement d’ouest en est. Mais lorsqu’un anticyclone puissant reste installé au même endroit, il peut détourner les dépressions et maintenir une situation météorologique pendant plusieurs jours, voire plusieurs semaines.
En été, cela peut contribuer à prolonger une vague de chaleur ou une sécheresse.
En hiver, selon la position du blocage, certaines régions peuvent subir des conditions sèches et douces, tandis que d’autres connaissent des arrivées d’air froid ou des épisodes pluvieux durables.
L’Atlantique apparaît ainsi comme l’un des nombreux acteurs capables d’influencer l’évolution météorologique européenne.
Le courant-jet, une pièce maîtresse du climat européen
À plusieurs kilomètres d’altitude, de puissants vents circulent autour de l’hémisphère Nord. Ce sont les courants-jets.
Le jet polaire, en particulier, participe à la circulation des masses d’air entre les régions froides et les latitudes tempérées.
Son trajet n’est pas parfaitement rectiligne. Il peut onduler vers le nord ou vers le sud, emportant avec lui les principales perturbations.
Selon Rodríguez-Fonseca, l’accumulation de chaleur dans l’Atlantique Nord peut modifier les contrastes thermiques atmosphériques et, dans certaines configurations, contribuer à affaiblir ou à rendre plus sinueux le courant-jet polaire.
De grandes ondulations peuvent alors se développer et favoriser la persistance de certaines situations météorologiques.
Un blocage installé sur l’Europe occidentale peut, par exemple, maintenir un temps chaud et sec pendant une longue période.
À l’inverse, si une dépression reste presque immobile et dispose d’importantes quantités d’humidité, les précipitations peuvent se prolonger sur les mêmes territoires.
Il faut cependant souligner que le lien entre réchauffement océanique, évolution du courant-jet et fréquence des blocages reste complexe. Il dépend notamment de la saison, de la région et de la circulation atmosphérique préexistante.
Un océan plus chaud peut aussi amplifier les précipitations
L’un des enjeux majeurs concerne la quantité d’humidité disponible dans l’atmosphère.
Lorsque la surface de l’océan se réchauffe, l’évaporation peut augmenter si les conditions atmosphériques s’y prêtent.
Cette vapeur d’eau constitue une source d’énergie et d’humidité pour les systèmes météorologiques.
Dans une atmosphère plus chaude, la quantité maximale de vapeur d’eau pouvant être contenue dans l’air augmente également.
Si une perturbation rencontre des conditions favorables aux fortes pluies et reste longtemps sur la même zone, le risque de cumuls exceptionnels peut alors augmenter.
La Méditerranée constitue une région particulièrement sensible à ces mécanismes.
Les interactions entre la température de la mer, les masses d’air humide, le relief et la circulation atmosphérique peuvent y produire des épisodes pluvieux très intenses.
Cela ne signifie pas que chaque inondation serait directement provoquée par le réchauffement de l’Atlantique. Les phénomènes extrêmes résultent généralement de plusieurs facteurs qui agissent simultanément.

Oscillation nord-atlantique : un indicateur essentiel pour l’Europe
Pour comprendre les conséquences de ces interactions, les scientifiques surveillent également l’oscillation nord-atlantique, ou NAO.
Ce phénomène décrit notamment les variations de pression entre l’anticyclone des Açores et la dépression d’Islande.
Deux grandes configurations se distinguent.
Lorsque la NAO est positive, les vents d’ouest sont généralement plus puissants et les perturbations circulent davantage vers le nord de l’Europe. Les îles Britanniques et la Scandinavie peuvent connaître des conditions plus douces et pluvieuses, tandis que les précipitations diminuent fréquemment autour de la Méditerranée.
Lorsque la NAO est négative, les perturbations peuvent emprunter des trajectoires plus méridionales. Cela favorise parfois les pluies sur la péninsule Ibérique, le sud de la France et le bassin méditerranéen. Certaines configurations permettent également à des masses d’air froid de descendre vers l’Europe.
Ces tendances sont bien documentées par les services météorologiques, notamment la NOAA.
Mais l’évolution de la NAO dépend de nombreux paramètres, et les interactions entre les océans peuvent modifier les probabilités sans déterminer à elles seules le temps qu’il fera.
Des modèles climatiques encore imparfaits
Malgré les progrès scientifiques, les climatologues rencontrent toujours des difficultés à reproduire fidèlement certains mécanismes océaniques.
L’Atlantique tropical représente notamment un défi important.
Certains modèles ont tendance à surestimer la température des eaux équatoriales et à mal représenter la position des grandes zones de convection tropicale.
Ces erreurs, parfois modestes au départ, peuvent se propager dans les simulations et dégrader les prévisions saisonnières.
Pour améliorer leurs résultats, les chercheurs développent des modèles couplant toujours plus précisément l’océan et l’atmosphère.
Des programmes européens comme nextGEMS, EERIE ou Destination Earth participent à cette évolution.
L’objectif est de parvenir à représenter les interactions climatiques à des résolutions de quelques kilomètres, afin de mieux simuler les courants océaniques, la formation des nuages et les échanges d’énergie.
Ces nouvelles générations de modèles restent toutefois extrêmement gourmandes en puissance de calcul.

Quelles conséquences pour l’hiver 2026-2027 ?
À l’approche de l’hiver 2026-2027, les travaux présentés par Rodríguez-Fonseca prennent une importance particulière.
Ils rappellent qu’un épisode El Niño, même intense, ne suffit pas à déterminer les conditions météorologiques européennes.
Pour anticiper les grandes tendances de l’hiver, plusieurs éléments doivent être pris en compte : la température de l’Atlantique, l’état du Pacifique tropical, les oscillations atmosphériques, la circulation stratosphérique et les interactions entre les différentes régions océaniques.
Un Atlantique anormalement chaud pourrait favoriser certaines configurations atmosphériques persistantes. Mais il serait prématuré d’en déduire automatiquement un hiver plus froid, plus humide ou plus tempétueux en France.
D’ailleurs, les recherches ne convergent pas toutes vers un affaiblissement généralisé du courant-jet européen. Une étude publiée dans Nature Geoscience en septembre 2026 examine notamment un renforcement du jet hivernal atlantico-européen, ce qui rappelle la complexité de ces évolutions.
Les connaissances scientifiques permettent donc d’identifier des mécanismes et des probabilités, mais pas de prévoir précisément plusieurs mois à l’avance la succession des vagues de froid, des tempêtes ou des épisodes de fortes pluies.
Vers une nouvelle compréhension du climat mondial
La principale évolution scientifique est peut-être là : le climat mondial ne peut plus être interprété en observant un seul océan.
Le Pacifique, l’Atlantique et l’océan Indien forment un système d’interactions permanentes, dont l’intensité évolue au fil des décennies.
Les variations de température dans un bassin océanique peuvent modifier les vents tropicaux, provoquer des réactions à des milliers de kilomètres et influencer certaines configurations atmosphériques en Europe.
Ces interactions pourraient également évoluer dans un monde qui se réchauffe, ce qui représente un défi supplémentaire pour la prévision climatique.
La recherche doit encore déterminer dans quelle mesure le changement climatique modifiera la fréquence des blocages atmosphériques. Le GIEC souligne d’ailleurs les incertitudes qui subsistent sur leurs tendances à long terme.

Conclusion : l’Atlantique, un acteur majeur du climat de demain
L’entretien accordé par María Belén Rodríguez-Fonseca apporte un éclairage précieux sur la complexité du système climatique terrestre.
L’Atlantique ne constitue pas seulement le vaste océan traversé par les perturbations qui atteignent l’Europe. Il participe à des interactions atmosphériques et océaniques susceptibles d’influencer des phénomènes aussi éloignés qu’El Niño et La Niña.
Ces avancées pourraient contribuer à améliorer les prévisions saisonnières, notamment pour mieux évaluer les risques de sécheresse, de vagues de chaleur ou de précipitations extrêmes.
Une chose apparaît désormais essentielle : pour comprendre le climat européen de demain, il faudra observer non seulement l’Atlantique, mais aussi la manière dont tous les grands océans interagissent.
Sources scientifiques
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MeteoWeb — Entretien avec María Belén Rodríguez-Fonseca, 22 octobre 2026
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Geophysical Research Letters — Rodríguez-Fonseca et al. (2009), interactions Atlantique–Pacifique
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Nature Communications (2023) — Influence de l’Atlantic Niño sur le Pacifique
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NOAA — Comprendre l’oscillation nord-atlantique
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GIEC — Cycle de l’eau et blocages atmosphériques
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