Revenu universel : pourquoi les géants de l’intelligence artificielle envisagent un monde où travailler ne serait plus indispensable

Et si, demain, notre revenu ne dépendait plus nécessairement de notre travail ? Cette perspective, longtemps considérée comme une utopie, est désormais ouvertement discutée par plusieurs figures majeures de l’intelligence artificielle. Sam Altman, Elon Musk et Dario Amodei imaginent, chacun à leur manière, une société dans laquelle les machines pourraient produire une part considérable des richesses. Mais une question fondamentale se pose : comment permettre à l’ensemble de la population de bénéficier de cette révolution ?

Une révolution économique qui pourrait bouleverser notre rapport au travail

Depuis la révolution industrielle, notre organisation économique repose largement sur un principe : les individus travaillent, perçoivent un salaire, consomment et participent ainsi au fonctionnement de l’économie.

Mais que se passerait-il si une intelligence artificielle était capable d’accomplir une grande partie de ces tâches, parfois plus rapidement et à moindre coût ?

Ce scénario n’appartient plus exclusivement à la science-fiction.

Les intelligences artificielles peuvent déjà rédiger des documents, programmer, analyser des données, assister les médecins, traiter des demandes administratives ou automatiser une partie des relations commerciales.

Associées à la robotique, elles pourraient progressivement intervenir davantage dans la production industrielle, la logistique, les transports et certains services physiques.

L’enjeu dépasse largement le remplacement de quelques professions. Il concerne la place du travail humain dans la création de richesse.

Une entreprise pourrait demain accroître sa production tout en employant moins de salariés. Ses bénéfices augmenteraient potentiellement, mais les revenus distribués sous forme de salaires pourraient progresser beaucoup moins rapidement.

Nous pourrions alors assister à un paradoxe inédit : une société capable de produire davantage de richesses, mais dans laquelle une partie de la population aurait plus de difficultés à obtenir un revenu.

C’est précisément cette contradiction qui pousse plusieurs grands acteurs de l’IA à s’intéresser au revenu universel.

Sam Altman : faire bénéficier chaque citoyen des richesses produites par l’IA

Sam Altman, dirigeant d’OpenAI, défend depuis plusieurs années l’idée qu’une économie largement automatisée devra inventer de nouveaux mécanismes de redistribution.

Dès 2021, dans son essai Moore’s Law for Everything, il avançait que l’automatisation pourrait déplacer une part considérable de la richesse du travail vers le capital, c’est-à-dire vers les propriétaires des entreprises, des technologies et des infrastructures.

Son idée était de créer un fonds alimenté notamment par une taxation des grandes entreprises et de la valeur foncière afin de distribuer un dividende aux citoyens.

En avril 2026, OpenAI a présenté de nouvelles propositions dans un document consacré à la politique industrielle de l’ère de l’intelligence artificielle.

Parmi celles-ci figure la création d’un fonds de richesse publique, investi dans des entreprises et des actifs bénéficiant de la croissance liée à l’IA. Les rendements pourraient ensuite être distribués aux citoyens.

Cette approche diffère légèrement du revenu universel traditionnel : il ne s’agirait pas nécessairement d’une somme mensuelle fixe, mais d’une participation collective aux bénéfices du progrès technologique.

OpenAI propose également d’étudier la semaine de quatre jours, de renforcer les protections sociales et d’adapter la fiscalité aux revenus du capital.

L’idée centrale est simple : si les machines deviennent extrêmement productives, leurs bénéfices ne devraient pas profiter uniquement à leurs propriétaires.

Elon Musk : vers un revenu universel élevé et un travail facultatif ?

Elon Musk défend une vision encore plus radicale.

Lors du salon VivaTech 2024, il imaginait un avenir dans lequel l’intelligence artificielle et les robots pourraient fournir la plupart des biens et services nécessaires à la population.

Dans cette perspective, travailler deviendrait progressivement un choix personnel plutôt qu’une obligation économique.

En avril 2026, il a renouvelé son soutien à ce qu’il appelle le Universal High Income, autrement dit un revenu universel élevé.

Il ne parle donc pas simplement d’une allocation permettant de survivre, mais d’un niveau de revenu qui accompagnerait une économie d’abondance.

Selon sa vision, les robots et les intelligences artificielles pourraient produire tellement de biens et de services que leur coût diminuerait fortement.

Un tel système supposerait néanmoins d’organiser la distribution du pouvoir d’achat et de financer les versements à la population.

Il faut souligner que cette perspective reste hautement spéculative. Rien ne garantit que les gains de productivité seront suffisants pour rendre le travail facultatif, ni que les prix de tous les biens essentiels diminueront.

Le logement, les terrains, certaines matières premières et les ressources naturelles demeureront limités.

Dario Amodei : taxer les entreprises d’IA pour protéger la population

Dario Amodei, dirigeant d’Anthropic, développe une approche davantage centrée sur les risques économiques de la transition.

Dans un texte publié en juin 2026, il explique que les gouvernements doivent anticiper les conséquences d’une éventuelle baisse durable de la demande de travail humain.

Il évoque explicitement la possibilité d’un revenu universel financé par la taxation des entreprises concernées ou par une augmentation de la fiscalité sur les plus-values du capital.

Mais il ne considère pas cette mesure comme une solution unique.

Il propose également de soutenir le maintien de l’emploi, de favoriser la formation et de protéger les travailleurs contraints d’accepter des emplois moins rémunérés.

Son raisonnement repose sur une distinction essentielle : l’IA pourrait augmenter fortement la richesse totale tout en fragilisant les revenus d’une partie des travailleurs.

Le véritable problème ne serait donc pas seulement de produire davantage, mais d’organiser une répartition suffisamment équitable de cette nouvelle prospérité.

Le chercheur Geoffrey Hinton, pionnier de l’intelligence artificielle, avait déjà alerté en 2024 sur le risque d’un creusement des inégalités et défendu le principe d’un revenu universel.

Pourquoi ces dirigeants parlent-ils autant du revenu universel ?

Leur raisonnement repose sur plusieurs transformations possibles.

La première concerne évidemment l’emploi.

Lorsque certaines tâches peuvent être automatisées, les entreprises peuvent être tentées de réduire leurs effectifs, de limiter les recrutements ou de demander davantage de productivité à leurs salariés.

La deuxième transformation concerne les revenus fiscaux.

Une grande partie du financement des systèmes sociaux repose directement ou indirectement sur les revenus du travail. Si une part croissante de la valeur ajoutée est captée par les entreprises fortement automatisées, les États pourraient devoir rééquilibrer leurs prélèvements.

La troisième transformation est plus fondamentale : elle concerne la consommation.

Une économie ne fonctionne pas uniquement parce qu’elle produit des marchandises. Elle doit également disposer de consommateurs capables de les acheter.

Imaginons des usines fonctionnant presque sans personnel, produisant des véhicules, des équipements et des objets à très grande vitesse.

Si une partie importante de la population perd ses revenus professionnels, comment pourra-t-elle acheter ces produits ?

Le revenu universel apparaît alors comme l’une des solutions possibles pour préserver le pouvoir d’achat et soutenir l’activité économique.

Il peut également être envisagé comme un outil de sécurité sociale, permettant de traverser des périodes de reconversion, de créer une entreprise ou de consacrer du temps à des activités utiles mais peu rémunérées.

Comment fonctionnerait concrètement un revenu universel ?

Le principe d’un véritable revenu universel est relativement simple.

Chaque personne répondant aux conditions de résidence ou de citoyenneté définies par la loi recevrait une somme régulière, indépendamment de son activité professionnelle.

Un salarié pourrait donc continuer à travailler tout en percevant cette somme. Une personne sans emploi pourrait également en bénéficier, sans obligation de rechercher immédiatement une activité.

Prenons un exemple purement hypothétique :

Situation Revenu mensuel
Personne sans emploi 1 000 €
Salarié gagnant 1 800 € 2 800 €
Salarié gagnant 3 000 € 4 000 €
Retraité percevant 1 500 € 2 500 €

Ces montants supposent un revenu universel de 1 000 € ajouté intégralement aux ressources existantes, avant toute modification des impôts et des prestations.

Ce tableau est une simulation pédagogique, et non un dispositif annoncé par un gouvernement.

Dans la pratique, certains modèles remplaceraient une partie des aides actuelles, tandis que d’autres conserveraient les prestations essentielles. Les ménages les plus aisés pourraient également restituer une partie du versement par l’impôt.

La différence entre le montant reçu et le gain réel de pouvoir d’achat serait donc déterminante.

 

Mais qui financerait un tel système ?

C’est probablement la question la plus complexe.

Plusieurs mécanismes sont aujourd’hui envisagés.

La taxation des bénéfices liés à l’IA. Les entreprises réalisant des profits importants grâce à l’automatisation pourraient contribuer davantage au financement de la protection sociale.

La taxation du capital. Une partie des revenus des actions, des plus-values ou de certains actifs économiques pourrait alimenter le système.

Un fonds souverain ou citoyen. L’État pourrait détenir des participations dans des entreprises et redistribuer une partie des revenus générés par ces investissements.

Le partage des gains de productivité. Une partie des richesses supplémentaires créées par l’IA pourrait financer des prestations collectives, des revenus complémentaires ou une réduction du temps de travail.

Mais les ordres de grandeur imposent de rester réaliste.

Si un pays versait 1 000 € par mois à 50 millions de personnes, la dépense brute atteindrait 600 milliards d’euros par an.

Ce chiffre ne correspond pas au coût net réel, car une partie des sommes pourrait revenir à l’État par la fiscalité ou remplacer certaines prestations existantes.

Il illustre néanmoins l’ampleur des financements nécessaires.

Taxer quelques entreprises technologiques ne suffirait pas automatiquement à financer un programme aussi vaste.

Que nous apprennent les premières expérimentations ?

Le revenu universel n’est pas une idée entièrement nouvelle. Plusieurs expérimentations ont déjà été organisées, indépendamment de la révolution actuelle de l’IA.

En Finlande, entre 2017 et 2018, 2 000 personnes au chômage ont reçu 560 € par mois sans condition de recherche d’emploi.

Les résultats ont montré une amélioration du bien-être déclaré et de la sécurité économique ressentie. En revanche, les effets sur l’emploi sont restés modestes et difficiles à isoler de certaines réformes intervenues pendant l’expérience.

Aux États-Unis, l’organisation OpenResearch, soutenue financièrement notamment par Sam Altman, a réalisé une étude sur trois années auprès de 3 000 participants.

Un groupe de 1 000 personnes a reçu 1 000 dollars par mois, contre 50 dollars pour les 2 000 participants du groupe témoin.

L’expérience a notamment montré que les bénéficiaires réduisaient légèrement leur temps de travail, d’environ 1,3 heure par semaine en moyenne, et disposaient de davantage de liberté dans certaines décisions professionnelles.

Les aides ont aussi augmenté leurs dépenses, notamment pour le logement, l’alimentation et les transports.

Ces études permettent de mieux comprendre les comportements individuels, mais elles ne démontrent pas qu’un revenu universel permanent, appliqué à toute une population, serait financièrement viable.

L’IA va-t-elle réellement supprimer des millions d’emplois ?

C’est précisément là que les prévisions doivent être examinées avec prudence.

Dans une analyse publiée en 2024, le Fonds monétaire international estimait qu’environ 40 % des emplois mondiaux étaient exposés aux transformations provoquées par l’intelligence artificielle, une proportion pouvant atteindre 60 % dans les économies avancées.

Mais être exposé à l’IA ne signifie pas nécessairement perdre son travail.

En mai 2025, l’Organisation internationale du Travail estimait qu’environ un quart des emplois mondiaux présentaient une exposition à l’IA générative, tout en considérant que la transformation des professions était plus probable que leur disparition complète.

Les premiers travaux empiriques publiés en 2026 confirment cette prudence : les gains de productivité existent, mais les suppressions massives d’emplois directement imputables à l’IA restent difficiles à établir à l’échelle de l’économie.

Certains métiers pourraient perdre une partie de leurs effectifs, tandis que d’autres évolueraient ou apparaîtraient.

Il est donc impossible d’affirmer aujourd’hui que la majorité des humains ne travaillera plus dans dix ou vingt ans.

En revanche, la possibilité de transformations profondes justifie d’anticiper leurs conséquences sociales.

Une société plus libre ou plus dépendante ?

Un revenu universel pourrait changer considérablement notre rapport à l’existence.

Une personne pourrait travailler moins, reprendre des études, s’occuper de ses proches, développer une activité artistique ou participer davantage à la vie associative.

Des tâches indispensables à la société, mais historiquement peu rémunérées, pourraient recevoir une reconnaissance indirecte grâce à cette sécurité financière.

Le revenu universel pourrait également atténuer la peur de perdre son emploi.

Mais cette vision comporte plusieurs risques.

Le premier est celui d’une dépendance économique accrue envers les décisions publiques. Si une partie importante de la population dépend d’un versement régulier, la stabilité et la garantie juridique de ce revenu deviennent fondamentales.

Le deuxième concerne la concentration du pouvoir économique. Même avec une allocation universelle, les entreprises propriétaires des intelligences artificielles pourraient continuer d’accumuler une part considérable des richesses.

Le troisième est celui de l’inflation. Si les sommes distribuées augmentent plus rapidement que les biens et services réellement disponibles, certains prix, notamment immobiliers, pourraient progresser.

Enfin, il existe une question humaine essentielle : le travail ne sert pas uniquement à percevoir un salaire. Il contribue souvent à l’identité, à la reconnaissance sociale et aux relations humaines.

Une société dans laquelle travailler serait facultatif devrait donc aussi réinventer les formes d’engagement, de transmission des connaissances et d’utilité collective.

Une question environnementale trop souvent oubliée

Pour imaginer une économie d’abondance, les géants de l’intelligence artificielle misent sur des gains de productivité considérables.

Mais produire davantage ne signifie pas disposer de ressources naturelles illimitées.

Les infrastructures d’IA nécessitent de l’électricité, des composants électroniques, des centres de données, des systèmes de refroidissement et de nombreuses matières premières.

Selon l’Agence internationale de l’énergie, les centres de données ont consommé environ 415 térawattheures d’électricité en 2024, soit approximativement 1,5 % de la consommation électrique mondiale. Cette consommation pourrait plus que doubler d’ici 2030.

L’intelligence artificielle pourrait certes contribuer à optimiser les réseaux électriques, les procédés industriels, les transports et la gestion des ressources.

Mais une économie réellement durable devra associer les progrès technologiques à la sobriété matérielle et à une gestion responsable des ressources.

Une société plus riche ne sera pas nécessairement une société plus écologique.

Le défi sera de convertir les gains de productivité en amélioration du niveau de vie, sans provoquer une croissance incontrôlée de la consommation matérielle.

Et en France, pourrait-on instaurer ce revenu universel ?

La France dispose déjà d’un système de protection sociale développé, comprenant notamment les retraites, l’assurance chômage, les prestations familiales et les aides aux ménages modestes.

Un revenu universel viendrait nécessairement modifier cet équilibre.

Plusieurs approches pourraient être débattues : un versement universel pour tous les adultes, un revenu minimum garanti davantage ciblé, une fiscalité redistributive renforcée ou encore un dividende provenant d’un fonds public investi dans l’économie de l’IA.

Le financement, le maintien de la Sécurité sociale et la préservation des aides spécifiques au handicap ou à la dépendance seraient des questions décisives.

En novembre 2026, aucun revenu universel national lié à l’intelligence artificielle n’est devenu une réalité générale en France.

Les solutions restent donc à construire, et elles nécessiteraient des choix politiques et démocratiques majeurs.

Vers la fin du travail obligatoire ?

Pendant des siècles, les progrès techniques ont cherché à réduire la pénibilité du travail humain.

La mécanisation a remplacé une partie de la force physique. L’informatique a automatisé des calculs et des tâches administratives. L’intelligence artificielle s’attaque désormais à des activités intellectuelles autrefois considérées comme difficiles à reproduire.

La prochaine étape pourrait concerner une fraction encore plus importante des capacités humaines.

Pour autant, la disparition du travail obligatoire n’est ni une certitude scientifique ni une conséquence automatique du progrès.

Tout dépendra de la vitesse réelle de l’automatisation, des activités nouvelles qui apparaîtront, de la manière dont les gains seront distribués et des décisions collectives prises par les sociétés.

Le revenu universel pourrait constituer l’une des réponses à cette transformation. Mais il ne suffira pas, à lui seul, à résoudre les problèmes de logement, de formation, d’inégalités et de concentration du pouvoir.

Conclusion : la grande question n’est peut-être plus de savoir si les machines travailleront à notre place, mais à qui profitera leur travail

Le fait que plusieurs dirigeants majeurs de l’intelligence artificielle évoquent désormais publiquement le revenu universel constitue un changement important dans le débat économique.

Ceux qui développent les technologies les plus avancées reconnaissent qu’elles pourraient nécessiter une profonde adaptation de notre contrat social.

Deux trajectoires très différentes peuvent être imaginées.

Dans la première, les bénéfices de l’automatisation se concentrent entre les mains d’un nombre limité d’entreprises et de propriétaires, tandis que des millions de personnes subissent une précarisation de leurs revenus.

Dans la seconde, les progrès technologiques permettent de mieux répartir les richesses, d’améliorer les services essentiels et de donner davantage de liberté aux individus.

Entre ces deux futurs, rien n’est écrit d’avance.

La véritable révolution ne sera peut-être pas l’apparition de machines capables de travailler à notre place. Elle pourrait être notre capacité à construire une société dans laquelle la prospérité ne dépendrait plus exclusivement de la vente de notre temps de travail.

Et finalement, une question s’impose : si l’intelligence artificielle permet un jour de produire suffisamment pour satisfaire les besoins de tous, continuerons-nous à considérer que chacun doit obligatoirement travailler pour avoir le droit de vivre dignement ?

Adaptation Terra Projects 

Sources et références

  • OpenAI — Industrial Policy for the Intelligence Age, avril 2026
  • Sam Altman — Moore’s Law for Everything, 2021
  • Dario Amodei — Policy on the AI Exponential, juin 2026
  • Fonds monétaire international — Intelligence artificielle et emploi
  • Organisation internationale du Travail — IA générative et transformation des métiers
  • OpenResearch — Unconditional Cash Study
  • Gouvernement finlandais — Résultats de l’expérience sur le revenu de base
  • Agence internationale de l’énergie — Energy and AI

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