Pacifique sous tension : pourquoi autant de typhons et d’ouragans se forment-ils en ce moment ?

Le Pacifique connaît en ce début septembre 2026 une activité cyclonique particulièrement remarquable. D’un bout à l’autre du plus vaste océan de la planète, plusieurs systèmes tropicaux ont évolué presque simultanément, certains atteignant des intensités impressionnantes.

Le phénomène est d’autant plus spectaculaire que, pendant ce temps, l’Atlantique reste relativement calme. Cette différence n’est pas simplement le fruit du hasard : elle s’explique en grande partie par la configuration actuelle de l’océan Pacifique, par El Niño, par la température des eaux tropicales et par une circulation atmosphérique particulièrement favorable aux cyclones.

Mais il faut également regarder cette situation avec nuance : une saison très active ne signifie pas automatiquement que le changement climatique « crée » davantage de typhons. En revanche, lorsqu’un cyclone parvient à se développer, un océan et une atmosphère plus chauds peuvent lui fournir davantage d’énergie et surtout davantage d’humidité.

Plusieurs cyclones simultanément dans le Pacifique

Au matin du 6 septembre 2026, l’activité est répartie sur une immense partie du Pacifique Nord.

Dans le Pacifique occidental, la tempête tropicale Krovanh évolue à proximité des îles Ryukyu, au sud du Japon. Le système affiche des vents d’environ 65 à 75 km/h, avec une pression centrale voisine de 995 hPa. Sa trajectoire s’est révélée particulièrement hésitante ces derniers jours, conséquence de courants directeurs relativement faibles autour du système. Il devrait progressivement repartir vers l’est puis le nord-est et perdre de son organisation. 

Quelques jours auparavant, le typhon Saudel avait frappé la Chine après une trajectoire particulièrement complexe. Ses pluies torrentielles ont provoqué des inondations dans plusieurs régions côtières, notamment dans le Fujian. Plus de 83 000 personnes ont été évacuées rien que dans cette province, tandis que des glissements de terrain, des crues et des dégâts aux infrastructures ont été signalés. 

Mais c’est plusieurs milliers de kilomètres plus à l’est que la situation est encore plus étonnante.

Le Pacifique central et oriental abrite actuellement Lowell, Karina et Marie. Ce ne sont pas des « typhons » au sens météorologique régional : à l’est de la ligne de changement de date, on les appelle ouragans, même s’il s’agit exactement du même phénomène physique.

Le plus puissant est Lowell. Après avoir brièvement atteint la catégorie 5 le 2 septembre, il reste, au dernier bulletin disponible, un puissant ouragan de catégorie 4, avec des vents soutenus proches de 215 km/h et une pression centrale d’environ 942 hPa. Des vigilances ont été émises pour Kauai et certaines îles du nord-ouest de l’archipel hawaïen. 

Karina, après avoir également atteint une intensité très élevée quelques jours auparavant, s’affaiblit désormais à l’est d’Hawaï. Ses vents sont descendus autour de 95 km/h et le système devrait devenir post-tropical. Plus à l’est encore, Marie reste un ouragan avec des vents proches de 150 km/h, mais devrait lui aussi progressivement s’affaiblir. 

Le satellite DSCOVR de la NASA avait d’ailleurs réussi à photographier Lowell, Karina et Marie simultanément, une image particulièrement spectaculaire de l’activité actuelle du Pacifique. 

Pourquoi le Pacifique est-il si actif actuellement ?

Un cyclone tropical est, d’une certaine manière, une gigantesque machine thermique.

Pour fonctionner, cette machine a besoin de plusieurs ingrédients : une eau suffisamment chaude, généralement au-dessus de 26 à 27 °C, une atmosphère humide, une instabilité importante et relativement peu de différences de vitesse ou de direction du vent entre les basses et les hautes couches de l’atmosphère.

Le Pacifique occidental dispose régulièrement d’eaux dépassant 28 °C. La mousson asiatique apporte parallèlement d’importantes quantités de vapeur d’eau. Là où les vents de mousson rencontrent les alizés venant du Pacifique, d’immenses amas orageux peuvent se former. Lorsque leur rotation commence à s’organiser suffisamment loin de l’équateur, la force de Coriolis entre en jeu : la future tempête tropicale peut commencer à tourner sur elle-même. La JMA décrit justement ce mécanisme comme l’un des principaux moteurs de la formation des typhons de fin d’été dans cette région. 

À l’intérieur du cyclone, l’eau chaude s’évapore. En montant, la vapeur se condense et libère de la chaleur. Cette chaleur accentue les mouvements ascendants, fait diminuer la pression au centre et attire encore davantage d’air humide.

Une sorte de moteur auto-alimenté se met alors en place.

Tant que le cyclone reste au-dessus d’une eau chaude et que les vents d’altitude ne le désorganisent pas, il peut continuer à se renforcer.

El Niño joue actuellement un rôle majeur

L’année 2026 possède également un élément particulier : El Niño s’est installé dans le Pacifique équatorial.

L’Organisation météorologique mondiale annonçait dès juin que les eaux exceptionnellement chaudes du Pacifique tropical favorisaient son développement et que l’épisode avait de fortes probabilités de persister pendant l’automne. La JMA considère désormais que les conditions El Niño persistent depuis le printemps 2026. 

Or El Niño modifie profondément les courants atmosphériques au-dessus du Pacifique.

Dans le Pacifique central et oriental, il tend notamment à fournir des eaux plus chaudes et des conditions atmosphériques plus favorables à la formation des ouragans.

Les chiffres de cette saison sont déjà parlants.

Au 3 septembre, le Pacifique nord-est avait produit 15 tempêtes nommées et six ouragans. L’indice ACE, qui mesure l’énergie cyclonique accumulée en tenant compte à la fois de la puissance et de la durée des cyclones, atteignait environ 130, soit près de 50 % au-dessus de la normale à cette date. 

Pendant ce temps, l’Atlantique était presque à l’opposé : seulement cinq tempêtes nommées et aucun ouragan à cette même date.

C’est une configuration assez classique d’El Niño : le Pacifique devient plus favorable tandis que l’Atlantique peut subir davantage de cisaillement du vent, ce qui complique l’organisation des cyclones tropicaux. 

Le Pacifique occidental affiche lui aussi une saison très chargée

Krovanh porte le numéro international 2624 : il s’agit donc déjà du 24e cyclone tropical nommé de 2026 dans le bassin Pacifique nord-ouest/Mer de Chine selon la nomenclature de la JMA.

À titre de comparaison, la moyenne climatique 1991-2020 est d’environ 25,1 cyclones tropicaux nommés sur une année entière dans cette région. Ce simple rapprochement ne permet évidemment pas de prévoir le total final de 2026, mais il montre à quel point la saison est déjà avancée. 

Et septembre fait normalement partie du cœur de la saison.

Août et septembre sont historiquement les deux mois où les typhons se forment le plus facilement autour des Philippines, de Taïwan, de la mer de Chine, des Ryukyu et du Japon. 

Pourquoi certains cyclones deviennent-ils soudainement monstrueux ?

L’un des phénomènes les plus redoutés par les météorologues est l’intensification rapide.

Imaginez un cyclone passant d’une tempête relativement ordinaire à un système majeur en seulement 24 ou 36 heures.

Lorsque l’eau chaude ne se limite pas à la surface mais s’étend sur plusieurs dizaines de mètres de profondeur, les vents du cyclone ont plus de mal à faire remonter de l’eau froide depuis les profondeurs.

Le cyclone continue alors de trouver du carburant.

La pression centrale chute, les vents accélèrent et un œil peut rapidement apparaître.

C’est notamment ce qui permet à certains systèmes du Pacifique d’atteindre les catégories 4 ou 5.

Le cas de Lowell cette semaine est spectaculaire : il a atteint brièvement la catégorie 5 pendant que Karina évoluait également à une intensité proche de la catégorie 4. La NASA souligne le caractère inhabituel d’avoir simultanément des cyclones aussi puissants dans cette partie du Pacifique. 

Les vents ne sont pourtant pas toujours le plus grand danger

Lorsqu’on évoque un typhon, on pense immédiatement aux vents de 150, 200 voire 250 km/h.

Pourtant, dans de nombreuses catastrophes cycloniques, l’eau provoque davantage de victimes et de dégâts que le vent.

Un cyclone transporte des quantités gigantesques de vapeur d’eau. Lorsqu’il arrive près des côtes ou rencontre des montagnes, cette humidité peut tomber sous forme de pluies diluviennes.

Les conséquences s’enchaînent alors : crues éclairs, débordements de rivières, coulées de boue, glissements de terrain, routes coupées, effondrements, destructions agricoles et contamination des réserves d’eau potable.

Saudel vient d’en donner un exemple en Chine.

À cela s’ajoute la surcote marine. Les vents du cyclone poussent littéralement l’océan vers la côte et la baisse de pression atmosphérique contribue à faire monter le niveau de la mer sous le système.

Si la surcote coïncide avec une marée haute, certaines zones littorales peuvent être brutalement submergées.

Et le réchauffement climatique ?

C’est probablement la question la plus délicate.

Il serait scientifiquement incorrect d’affirmer que le changement climatique est responsable de la formation de Krovanh, Lowell ou Marie.

Les cyclones existaient bien avant l’ère industrielle et leur nombre varie énormément naturellement d’une année à l’autre sous l’influence d’El Niño, de La Niña, de la mousson et de nombreux autres mécanismes atmosphériques.

En revanche, la physique est assez claire sur certaines conséquences du réchauffement.

Une atmosphère plus chaude peut contenir davantage de vapeur d’eau : environ 7 % supplémentaires par degré de réchauffement, toutes choses égales par ailleurs. Cela fournit potentiellement davantage d’eau aux précipitations cycloniques. 

Le GIEC estime ainsi avec un niveau de confiance élevé que le réchauffement anthropique augmente les fortes précipitations associées aux cyclones tropicaux. Il considère également probable que la proportion mondiale de cyclones majeurs ait augmenté au cours des quatre dernières décennies. 

En revanche, il reste beaucoup plus difficile d’affirmer que le nombre total de cyclones augmentera.

C’est une distinction essentielle.

Le futur n’est donc pas nécessairement celui d’une planète avec beaucoup plus de cyclones, mais pourrait être celui d’une planète où les cyclones les plus puissants deviennent proportionnellement plus importants et où leurs pluies sont plus intenses. 

La montée du niveau des océans ajoute encore un facteur aggravant : pour une même tempête et une même surcote, l’eau part aujourd’hui d’un niveau moyen plus élevé qu’autrefois.

Une gigantesque redistribution de l’énergie tropicale

L’activité exceptionnelle observée actuellement dans le Pacifique montre surtout à quel point l’atmosphère et les océans fonctionnent comme un système global.

El Niño ne crée pas simplement « plus de mauvais temps ». Il déplace les zones dans lesquelles la chaleur, l’humidité et les vents sont favorables aux cyclones.

En 2026, une grande partie de cette énergie semble clairement concentrée sur le Pacifique.

Le contraste avec l’Atlantique est spectaculaire.

Et la saison est loin d’être terminée.

Dans le Pacifique occidental, les typhons peuvent encore se former durant tout l’automne, parfois même jusqu’en décembre. Dans le Pacifique central et oriental, septembre reste également l’une des périodes statistiquement les plus favorables aux cyclones.

Les prochaines semaines seront donc particulièrement intéressantes à surveiller.

Car derrière les images fascinantes de ces immenses spirales nuageuses se cache une réalité beaucoup plus concrète : plusieurs centaines de millions de personnes vivent sur les côtes directement exposées du Pacifique.

Dans un monde où l’océan emmagasine toujours davantage de chaleur et où le niveau marin continue de monter, la question n’est peut-être plus seulement de savoir combien de typhons se formeront.

La question essentielle devient progressivement : jusqu’où pourront aller les plus puissants d’entre eux ?

Adaptation Terra Projects 

Sources principales

NASA Earth Observatory, National Hurricane Center/NOAA, Japan Meteorological Agency, Organisation météorologique mondiale et GIEC. Les données concernant les cyclones actifs correspondent aux bulletins disponibles le 6 septembre 2026. 

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