Dans l’ouest des États-Unis, un lac aujourd’hui célèbre pour son extrême salinité cache une histoire climatique fascinante. Une nouvelle étude scientifique révèle qu’à plusieurs reprises au cours des 240 000 dernières années, cette étendue d’eau s’est transformée en un gigantesque lac presque entièrement doux, couvrant une superficie plus de dix fois supérieure à celle d’aujourd’hui. Une découverte qui nous rappelle à quel point les paysages de notre planète peuvent changer sous l’influence du climat.
Un paysage américain méconnaissable il y a 20 000 ans
Imaginez un instant que nous puissions remonter le temps de 20 000 ans et survoler l’actuel État de l’Utah, dans l’ouest des États-Unis.
Le paysage serait presque impossible à reconnaître. À la place des grandes étendues désertiques, des plaines salées et des montagnes qui dominent aujourd’hui la région, nous découvririons une véritable mer intérieure. Certaines montagnes émergeraient de l’eau comme des îles, tandis que les rivages se situeraient à plusieurs dizaines, voire centaines de kilomètres de leur position actuelle.
Cette immense étendue d’eau portait le nom de lac Bonneville.
À son apogée, elle occupait environ 50 000 kilomètres carrés, soit une superficie comparable à celle de la Slovaquie. Sa profondeur pouvait atteindre près de 300 mètres dans certains secteurs.
Aujourd’hui, il ne reste de cet ancien géant qu’une fraction de sa superficie, principalement représentée par le Grand Lac Salé, ou Great Salt Lake.
Et ce dernier présente une caractéristique étonnante : ses eaux sont désormais parmi les plus salées de la planète. Dans certaines zones, leur concentration en sel peut atteindre dix fois celle des océans.
Comment un immense lac d’eau douce a-t-il pu devenir une étendue d’eau aussi salée ?
C’est précisément ce qu’une équipe de chercheurs américains a entrepris de comprendre.

240 000 ans d’histoire enfouis sous le lac
Pour découvrir ce qui s’est passé, les scientifiques de l’université de Californie du Sud se sont intéressés à une véritable archive naturelle : les sédiments accumulés au fond du Grand Lac Salé.
Ils ont étudié une carotte sédimentaire de 120 mètres de longueur, prélevée dans le fond du lac en 2000.
Chaque couche de cette immense colonne de sédiments correspond à une période différente de son histoire. En remontant progressivement les dépôts, les chercheurs ont ainsi pu reconstituer les transformations du lac sur près de 240 000 ans.
Les scientifiques ont notamment utilisé des méthodes de datation fondées sur la désintégration radioactive de certains éléments présents dans les minéraux.
Mais leur approche ne s’est pas arrêtée là.
Ils ont également recherché des traces chimiques laissées par les microorganismes ayant vécu dans le lac. Ces organismes possèdent une particularité particulièrement utile : leur présence et la composition de certaines molécules qu’ils produisent varient en fonction de la salinité de l’eau.
En étudiant ces minuscules signatures biologiques, il devient possible de déterminer si le lac était autrefois constitué d’eau douce, d’eau légèrement salée ou d’eau extrêmement concentrée en sel.
Les résultats ont révélé une histoire bien plus mouvementée qu’on ne l’imaginait.
Deux périodes où le lac est devenu gigantesque
Les chercheurs ont identifié deux grandes périodes durant lesquelles le Grand Lac Salé a connu une expansion spectaculaire.
La première remonte à environ 140 000 à 135 000 ans. Durant cette époque, une immense étendue d’eau appelée lac Little Valley occupait une grande partie du bassin. Les analyses suggèrent que ses eaux étaient beaucoup moins salées qu’aujourd’hui, même si elles conservaient probablement une certaine salinité.
La seconde période est beaucoup plus récente : elle s’étend approximativement de 30 000 à 16 000 ans avant notre époque.
C’est durant cet épisode que le célèbre lac Bonneville a atteint des dimensions impressionnantes, alimenté par des conditions climatiques beaucoup plus humides et froides.
Cette fois, les résultats indiquent que le bassin contenait véritablement de l’eau douce.
Les deux épisodes ont été relativement courts à l’échelle géologique. Pendant l’essentiel des 240 000 dernières années, le lac est resté bien plus petit et très salé, avant de connaître ces deux expansions exceptionnelles.
Les traces de ces anciens rivages sont encore visibles aujourd’hui sur les flancs des montagnes environnantes. Elles dessinent de longues terrasses horizontales, véritables cicatrices laissées par les niveaux successifs de l’eau.

Comment une immense réserve d’eau douce a-t-elle pu disparaître ?
Pour comprendre cette transformation, il faut revenir aux grandes oscillations climatiques qui ont marqué les dernières périodes glaciaires.
Lorsque le climat était plus froid, l’évaporation était généralement moins importante. Parallèlement, les précipitations et l’alimentation du bassin par les rivières pouvaient favoriser l’accumulation d’énormes volumes d’eau.
Le lac grandissait alors progressivement, jusqu’à recouvrir une grande partie des vallées environnantes.
Mais lorsque les conditions climatiques évoluaient vers un environnement plus chaud et plus sec, la situation s’inversait.
L’évaporation augmentait, les apports en eau devenaient insuffisants et le niveau du lac commençait à baisser.
Or, le Grand Lac Salé possède une caractéristique essentielle : il appartient à un bassin fermé, sans écoulement naturel permanent vers l’océan.
Lorsque l’eau s’évapore, les sels minéraux dissous ne disparaissent pas avec elle. Ils restent sur place et deviennent progressivement plus concentrés.
Au fil des millénaires, un immense lac d’eau douce peut donc se transformer en un bassin hypersalin.
Les chercheurs ont découvert que ces transitions avaient parfois été relativement rapides à l’échelle de l’histoire géologique, avec une augmentation considérable de la salinité en quelques milliers d’années.
Cela peut sembler très long à l’échelle humaine, mais représente un bouleversement brutal pour un grand système lacustre.
Pourquoi le lac Bonneville est-il resté doux plus longtemps ?
L’une des questions les plus intéressantes de l’étude concerne la différence entre les deux grandes expansions identifiées.
Pourquoi le lac Bonneville a-t-il conservé une eau douce durant une période plus longue que le lac Little Valley ?
Les scientifiques avancent une explication possible : le volume d’eau apporté par les rivières aurait été plus important pendant l’épisode Bonneville.
Ces apports auraient permis de compenser plus efficacement l’évaporation tout en diluant les sels présents dans le bassin.
À l’inverse, durant la période Little Valley, les conditions hydrologiques n’auraient peut-être pas été suffisamment favorables pour éliminer complètement la salinité.
Cette différence montre qu’un lac ne dépend pas uniquement des précipitations locales. Son évolution repose sur un équilibre complexe entre les températures, l’évaporation, les rivières, les précipitations et les caractéristiques géographiques de son bassin.
Un équilibre qui peut basculer lorsque le climat se modifie.

Un avertissement pour notre climat actuel
Cette étude ne se limite pas à raconter une histoire ancienne. Elle apporte également un éclairage intéressant sur les bouleversements climatiques actuels.
Le Grand Lac Salé connaît aujourd’hui d’importantes difficultés liées à la diminution de ses réserves d’eau.
L’augmentation des températures favorise l’évaporation, tandis que les prélèvements d’eau destinés à l’agriculture, aux villes et aux activités humaines réduisent les volumes qui parviennent jusqu’au lac.
Les scientifiques rappellent que le réchauffement actuel ne peut pas être considéré comme une simple répétition des transformations naturelles observées dans le passé.
Autrefois, les changements climatiques qui provoquaient l’assèchement du bassin s’étalaient sur plusieurs millénaires. Aujourd’hui, les températures augmentent à une vitesse beaucoup plus rapide, et les activités humaines exercent une pression supplémentaire sur les ressources hydriques.
Pour Sarah Feakins, chercheuse à l’université de Californie du Sud et coauteure de l’étude, une atmosphère plus chaude devient également plus avide d’humidité, ce qui accélère l’assèchement des sols et des lacs.
Le danger ne concerne pas uniquement le Grand Lac Salé. De nombreux bassins fermés, particulièrement sensibles aux variations de température et aux disponibilités en eau, pourraient subir des transformations importantes au cours des prochaines décennies.
Le passé de notre planète pourrait-il nous aider à anticiper l’avenir ?
Ce qui rend cette découverte particulièrement importante, c’est la possibilité de comparer deux épisodes climatiques anciens avec la situation que nous connaissons aujourd’hui.
Les chercheurs disposent désormais d’une reconstitution relativement longue des variations de salinité du bassin. Ils peuvent identifier les périodes pendant lesquelles le lac s’est agrandi, celles où il s’est contracté et celles où ses eaux sont devenues extrêmement salées.
Ces données permettent de mieux comprendre la sensibilité des grands lacs continentaux aux modifications du cycle de l’eau.
D’autres archives géologiques provenant du Nevada, de Californie et d’Arizona montrent d’ailleurs des alternances similaires entre périodes humides et périodes sèches.
Cela suggère que ces transformations n’étaient pas de simples phénomènes locaux, mais s’inscrivaient dans de vastes changements climatiques touchant une grande partie de l’ouest de l’Amérique du Nord.
Il ne faut cependant pas en conclure que le Grand Lac Salé pourrait retrouver prochainement ses dimensions préhistoriques. Les épisodes qui ont permis l’apparition du lac Bonneville correspondaient à des configurations climatiques glaciaires très différentes de celles d’aujourd’hui.
Conclusion : une mer intérieure disparue, un avenir à préserver
Il y a seulement 20 000 ans, à l’échelle de l’histoire terrestre, une immense étendue d’eau douce occupait une partie de l’ouest américain. Aujourd’hui, ses vestiges se résument à plusieurs lacs et à de vastes étendues salées.
Cette transformation raconte une histoire spectaculaire, celle d’un paysage façonné puis profondément modifié par les changements climatiques.
Mais elle rappelle surtout que les ressources en eau, même lorsqu’elles semblent gigantesques, ne sont jamais définitivement acquises.
Le lac Bonneville a mis des millénaires à disparaître. Le Grand Lac Salé, lui, subit désormais des pressions climatiques et humaines qui se mesurent à l’échelle de quelques décennies.
L’histoire de cette ancienne mer intérieure pourrait ainsi devenir un précieux outil pour comprendre les défis hydrologiques qui attendent les régions arides de notre planète.
Sources scientifiques
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Étude originale : Rachel So et ses collaborateurs, Fresh to Hypersaline Transitions Across Two Glacial Cycles at Great Salt Lake, Utah, revue Paleoceanography and Paleoclimatology, 11 août 2026. Consulter l’étude scientifique.
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University of Southern California : présentation des résultats scientifiques, septembre 2026. Lire le communiqué scientifique.
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ScienceAlert : David Nield, 5 octobre 2026. Article d’origine.
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NASA Earth Observatory : archives géographiques et photographiques du Grand Lac Salé. Voir les observations de la NASA.
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