Le grand système de circulation océanique de l’Atlantique, connu sous le nom d’AMOC, montre des signes persistants d’affaiblissement. Une nouvelle étude publiée en octobre 2026 estime son ralentissement à environ 14 % en trente ans. Parallèlement, les dernières mesures océanographiques britanniques confirment une tendance à la baisse depuis 2004. Ces résultats ravivent les interrogations sur l’avenir de cette circulation essentielle au climat européen, même si la perspective d’un effondrement brutal demeure scientifiquement incertaine.
L’AMOC, un acteur majeur du climat mondial
L’Atlantic Meridional Overturning Circulation, ou AMOC, constitue l’un des principaux systèmes de circulation des eaux océaniques de la planète.
Son fonctionnement repose sur le déplacement de masses d’eau chaudes et relativement salées depuis les régions tropicales vers l’Atlantique Nord. Au cours de leur progression, ces eaux échangent de la chaleur avec l’atmosphère, se refroidissent et deviennent suffisamment denses pour participer à la formation d’eaux profondes.
Une partie de ces masses d’eau retourne ensuite vers le sud à plusieurs milliers de mètres de profondeur.
Cette circulation contribue à redistribuer la chaleur, mais également l’oxygène, le carbone et les nutriments dans l’océan Atlantique.
Elle joue notamment un rôle important dans la douceur relative du climat de l’Europe occidentale.
L’AMOC est souvent associée au Gulf Stream. Il convient cependant de distinguer les deux phénomènes : le Gulf Stream est un courant de surface alimenté en grande partie par les vents, tandis que l’AMOC représente un système beaucoup plus vaste de circulation verticale et horizontale.
Un affaiblissement majeur de l’AMOC ne signifierait donc pas nécessairement la disparition du Gulf Stream.

Une nouvelle étude estime un ralentissement de 14 % en trente ans
Le 7 octobre 2026, une équipe de chercheurs comprenant Michael Bell et Richard Allan a rendu publique une étude préliminaire consacrée aux échanges de chaleur entre l’Atlantique Nord et l’atmosphère.
Les scientifiques ont notamment utilisé des observations satellitaires, des réanalyses atmosphériques et des simulations climatiques pour reconstituer l’évolution des pertes de chaleur océaniques.
Leur analyse suggère que les pertes de chaleur de l’Atlantique Nord vers l’atmosphère, entre 26,5° et 70° de latitude nord, auraient diminué d’environ 18 % entre 1985 et 2023.
En étudiant les relations entre ces échanges thermiques et la circulation océanique dans les modèles climatiques, les chercheurs en déduisent un affaiblissement de l’AMOC estimé à 14,2 % sur environ trente ans.
Il faut toutefois souligner une distinction fondamentale : ce chiffre n’est pas issu d’une mesure directe du débit océanique.
Il représente une estimation obtenue à partir d’indicateurs thermiques, avec une incertitude importante, de l’ordre de ± 13,9 points de pourcentage.
L’étude, disponible sous forme de prépublication, n’avait pas encore achevé son processus d’évaluation par les pairs au 30 octobre 2026.
Ses conclusions doivent donc être considérées comme un élément scientifique supplémentaire, et non comme une mesure définitive de l’évolution de l’AMOC.

Les mesures directes confirment une tendance à l’affaiblissement
Un autre résultat important a été communiqué le 20 octobre 2026 par le National Oceanography Centre britannique.
Depuis 2004, le programme international RAPID surveille en continu la circulation océanique à environ 26° de latitude nord dans l’Atlantique.
Ce réseau repose sur des instruments océanographiques capables de mesurer différentes propriétés physiques de l’eau et d’en déduire les transports océaniques.
Les dernières analyses indiquent une tendance moyenne de :
−0,7 ± 0,6 sverdrup par décennie.
Un sverdrup correspond à un million de mètres cubes d’eau transportés chaque seconde.
Cette tendance demeure négative, même si son estimation a été légèrement révisée par rapport à la précédente analyse.
Les responsables du programme RAPID soulignent cependant que vingt années de mesures restent relativement courtes pour caractériser définitivement une évolution climatique de longue durée.
La circulation atlantique connaît en effet d’importantes variations naturelles, à l’échelle des années et des décennies.
Les chercheurs estiment donc nécessaire de poursuivre les observations au moins jusqu’en 2034 afin de mieux distinguer la variabilité naturelle de l’influence des activités humaines.
D’autres observations réalisées plus au nord, notamment dans le cadre du programme OSNAP, n’ont pas mis en évidence de tendance statistiquement significative sur la période 2014-2022.
Ces résultats ne contredisent pas nécessairement ceux de RAPID : les régions étudiées, les périodes d’observation et les processus océaniques concernés ne sont pas identiques.



L’énigmatique zone froide de l’Atlantique Nord
Depuis plusieurs décennies, les climatologues observent une particularité remarquable dans l’Atlantique Nord.
Alors que la majorité des océans se réchauffent sous l’effet de l’augmentation des gaz à effet de serre, une vaste région située au sud du Groenland et de l’Islande présente un comportement thermique différent.
Cette anomalie, souvent désignée sous les expressions cold blob ou North Atlantic warming hole, se caractérise par un réchauffement nettement inférieur à la moyenne mondiale, voire par un refroidissement sur certaines périodes.
Une étude publiée en juin 2026 dans Geophysical Research Letters, conduite notamment par Stefan Rahmstorf et ses collègues, a apporté de nouveaux éléments sur son origine.
Les chercheurs ont analysé les variations du contenu thermique des eaux océaniques et les échanges d’énergie avec l’atmosphère.
Leurs résultats indiquent que les variations de chaleur dans cette région sont principalement associées aux modifications du transport océanique de chaleur, plutôt qu’à une augmentation des pertes thermiques à la surface.
Ces observations renforcent l’hypothèse d’un lien entre l’anomalie froide et l’évolution de la circulation atlantique.
Toutefois, les températures de surface ne permettent pas, à elles seules, de déterminer précisément la puissance de l’AMOC. Les vents, les échanges atmosphériques et d’autres mécanismes océaniques peuvent également intervenir.
La présence de cette zone froide ne constitue donc pas une preuve d’un effondrement imminent.

Pourquoi le réchauffement climatique peut-il affaiblir cette circulation ?
Plusieurs mécanismes physiques contribuent à expliquer la vulnérabilité de l’AMOC au changement climatique.
Le premier concerne le réchauffement des eaux océaniques.
Une eau plus chaude est généralement moins dense, ce qui peut limiter son enfoncement vers les profondeurs lorsqu’elle atteint les hautes latitudes.
Le deuxième mécanisme concerne les apports d’eau douce, notamment ceux provenant de la fonte des glaces du Groenland, des précipitations et des modifications des échanges hydrologiques.
Une diminution de la salinité réduit également la densité des eaux de surface, ce qui peut freiner la formation des eaux profondes.
Ces processus sont susceptibles de modifier l’équilibre de la circulation océanique.
Cependant, l’AMOC ne dépend pas uniquement de la température et de la salinité dans l’Atlantique Nord.
Les vents, les échanges avec l’océan Austral et de nombreux mécanismes internes participent également à son fonctionnement.
Cette complexité explique une partie des divergences entre les simulations climatiques.
Un affaiblissement qui pourrait atteindre 50 % d’ici 2100 ?
Une étude publiée le 15 avril 2026 dans la revue Science Advances apporte une perspective préoccupante sur le long terme.
Des chercheurs de l’Université de Bordeaux ont utilisé plusieurs méthodes statistiques pour améliorer les projections de l’AMOC à partir d’observations du système climatique.
Dans le scénario intermédiaire d’émissions SSP2-4.5, leur méthode privilégiée aboutit à une diminution d’environ 51 % de la puissance de l’AMOC d’ici la fin du siècle, avec une marge d’incertitude estimée à ± 8 points de pourcentage dans leur cadre statistique.
Cette valeur est supérieure à l’affaiblissement moyen d’environ 32 % obtenu dans l’ensemble initial des modèles climatiques étudiés.
Il ne s’agit cependant pas d’une prédiction certaine.
Cette estimation dépend de la méthode employée, des observations utilisées et du scénario climatique considéré.
Une autre étude publiée le 21 octobre 2026 dans la revue Ocean Science examine la progression géographique de l’affaiblissement de l’AMOC dans les modèles CMIP6.
Elle montre que les changements pourraient apparaître plus tôt dans certaines régions septentrionales de l’Atlantique, avant de se propager progressivement vers des latitudes plus basses.
Là encore, les résultats varient sensiblement selon les modèles et les émissions futures.

Quelles conséquences possibles pour l’Europe et la France ?
L’affaiblissement de l’AMOC pourrait modifier plusieurs composantes du climat européen.
Des températures différentes selon les régions
Une diminution du transport de chaleur vers l’Atlantique Nord pourrait ralentir le réchauffement de certaines régions d’Europe occidentale.
Dans les scénarios de perturbation extrême, un refroidissement marqué pourrait apparaître, particulièrement en Europe du Nord et autour de l’Atlantique Nord.
Cela ne signifie pas qu’un ralentissement modéré provoquerait automatiquement des hivers plus froids de 5 °C sur l’ensemble de l’Europe.
Les effets dépendraient de l’intensité de l’affaiblissement, des émissions de gaz à effet de serre et des réactions de l’atmosphère.
Avec un affaiblissement progressif, le réchauffement mondial pourrait continuer de dominer l’évolution des températures européennes.
Des précipitations et des tempêtes modifiées
L’AMOC intervient indirectement dans les échanges d’énergie qui influencent la circulation atmosphérique.
Son affaiblissement pourrait donc modifier la position de certaines trajectoires dépressionnaires, les précipitations et les contrastes de température entre l’océan et les continents.
Pour la France, les conséquences précises restent difficiles à quantifier.
Les régions atlantiques seraient particulièrement concernées par d’éventuelles modifications des influences océaniques, mais les répercussions pourraient également s’étendre à d’autres régions européennes.
Une modification des précipitations tropicales
Les conséquences potentielles dépassent largement l’Europe.
Une modification de la répartition de la chaleur entre les hémisphères pourrait déplacer certaines zones de précipitations tropicales et perturber les moussons.
L’Afrique, certaines régions d’Asie et l’Amérique du Sud pourraient connaître des changements dans leur régime hydrologique.
Une hausse régionale du niveau marin
L’affaiblissement de la circulation atlantique peut également modifier la répartition des eaux et le niveau de la mer.
La côte est de l’Amérique du Nord est particulièrement sensible à certains changements de circulation océanique.
Ces effets régionaux peuvent s’ajouter à l’élévation générale du niveau des océans provoquée par leur réchauffement et la fonte des glaces continentales.

Un effondrement de l’AMOC est-il réellement possible avant 2100 ?
Cette question demeure l’une des plus débattues de la climatologie actuelle.
Le sixième rapport du GIEC considère qu’un affaiblissement de l’AMOC au cours du XXIe siècle est très probable.
Il estime également, avec un niveau de confiance moyen, qu’un effondrement brutal ne devrait pas se produire avant 2100.
Cela ne constitue pas une garantie d’absence d’effondrement.
Certaines recherches suggèrent que les modèles climatiques pourraient sous-estimer certains mécanismes d’instabilité et que le risque d’un basculement serait plus important que prévu.
À l’inverse, une étude publiée en février 2025 dans la revue Nature, conduite par Jonathan Baker et ses collègues, souligne le rôle de mécanismes susceptibles de maintenir une circulation résiduelle, même dans des scénarios climatiques extrêmes.
Les chercheurs concluent qu’un arrêt complet de l’AMOC au cours du XXIe siècle paraît peu probable dans les simulations étudiées, tout en confirmant le risque d’un affaiblissement significatif.
Ces conclusions différentes illustrent les incertitudes encore présentes sur les seuils de basculement.
Il est donc scientifiquement incorrect d’affirmer aujourd’hui qu’un effondrement surviendra nécessairement dans quarante ou cinquante ans.
En revanche, le risque de changements majeurs justifie une surveillance attentive et des recherches approfondies.
Conclusion : un signal climatique sérieux, mais pas une catastrophe annoncée à date fixe
Les publications scientifiques de 2026 renforcent l’intérêt porté à l’évolution de la circulation méridienne de retournement de l’Atlantique.
La nouvelle estimation d’un ralentissement de 14 % en trente ans, les observations directes du programme RAPID et les recherches sur la zone froide de l’Atlantique Nord apportent des éléments complémentaires à un dossier scientifique complexe.
Les simulations montrent également qu’un affaiblissement important pourrait se poursuivre au cours des prochaines décennies, avec des conséquences potentiellement majeures pour le climat européen et l’équilibre hydrologique de plusieurs régions du monde.
Toutefois, trois questions essentielles restent ouvertes : quelle part du ralentissement déjà observé résulte du réchauffement d’origine humaine, quelle sera son ampleur future et existe-t-il un seuil critique susceptible de provoquer une transition brutale ?
À ce jour, les données disponibles justifient une inquiétude scientifique sérieuse, mais ne permettent pas d’annoncer une date d’effondrement de l’AMOC.
L’enjeu consiste désormais à poursuivre les observations, améliorer les modèles et mieux identifier les signes susceptibles de précéder une transformation majeure de la circulation atlantique.
Adaptation Terra Projects
Sources scientifiques
- Bell, M., Allan, R., et al. (2026). Evidence the ocean is losing less heat in the northern Atlantic and the AMOC has started to slowly weaken. Prépublication, Research Square.
- National Oceanography Centre (20 octobre 2026). Latest AMOC data continues to show a weakening trend. Mesures RAPID
- Rahmstorf, S., et al. (2026). Multidecadal Atlantic “Warming Hole” Heat Content Variations Are Caused by Ocean Heat Transport, Not by Surface Fluxes. Geophysical Research Letters. DOI : 10.1029/2025GL118383
- Portmann, V., Swingedouw, D., et al. (2026). Observational constraints project a ~50% AMOC weakening by the end of this century. Science Advances. DOI : 10.1126/sciadv.adx4298
- Ashton-Key, H., et al. (2026). AMOC weakening across latitude and time in CMIP6 future scenarios. Ocean Science. DOI : 10.5194/os-22-3245-2026
- Baker, J. A., et al. (2025). Continued Atlantic overturning circulation even under climate extremes. Nature. DOI : 10.1038/s41586-024-08544-0
- Fu, Y., et al. (2025). Characterizing the Interannual Variability of North Atlantic Subpolar Overturning. Geophysical Research Letters. DOI : 10.1029/2025GL114672
- GIEC (2021). Sixième rapport d’évaluation, Groupe de travail I, Résumé à l’intention des décideurs. Rapport officiel
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