Au cœur des montagnes du Kirghizistan, les eaux du lac Issyk-Kul dissimulaient depuis plusieurs siècles les vestiges d’une importante cité médiévale. Les recherches menées sur le site de Toru-Aygyr ont permis de mettre au jour des bâtiments, des objets du quotidien et une vaste nécropole musulmane, témoignant de l’existence d’un véritable carrefour commercial sur l’ancienne route de la soie.
Présentée parfois comme une « Atlantide asiatique », cette découverte relève pourtant moins du mythe que d’une histoire bien réelle, façonnée par le commerce, les migrations, les changements religieux et les violents séismes d’Asie centrale.
Une ville cachée dans un immense lac de montagne
Le lac Issyk-Kul se trouve dans le nord-est du Kirghizistan, au milieu du massif du Tian Shan, à plus de 1 600 mètres d’altitude. Long d’environ 180 kilomètres et profond de plusieurs centaines de mètres, il constitue l’un des plus grands lacs de montagne du monde.
Depuis longtemps, des vestiges de villages et de constructions anciennes avaient été signalés sous ses eaux. Les variations du niveau du lac, les mouvements tectoniques et les nombreux séismes qui frappent cette région ont régulièrement transformé ses rivages.
Les dernières recherches se sont concentrées près de Toru-Aygyr, sur la rive nord-ouest. Une expédition internationale associant des archéologues kirghizes et russes a étudié plusieurs zones immergées, situées à seulement un à quatre mètres de profondeur.
Ces travaux, réalisés notamment en 2025 et poursuivis par de nouvelles campagnes en 2026, ont confirmé la présence d’une importante implantation médiévale.

Des bâtiments en briques et des traces d’activités quotidiennes
Sous les sédiments, les plongeurs ont identifié les restes de plusieurs constructions en briques cuites, des murs effondrés, des poutres en bois et de nombreux fragments de poterie.
Une meule en pierre a également été découverte à l’intérieur de l’un des bâtiments. Elle pourrait indiquer la présence d’un moulin destiné à transformer les céréales en farine.
Ces vestiges montrent que Toru-Aygyr n’était probablement pas un simple campement saisonnier. Il pourrait s’agir d’une ville ou d’une vaste agglomération commerciale disposant d’habitations, d’ateliers, de lieux publics et d’installations agricoles.
Un grand bâtiment décoré a notamment attiré l’attention des chercheurs. Sa fonction exacte demeure incertaine : il pourrait avoir été une mosquée, une madrasa — une école religieuse —, un bain public ou un autre édifice collectif.

Un carrefour majeur de la route de la soie
Au Moyen Âge, les rives du lac Issyk-Kul se trouvaient sur l’un des nombreux itinéraires de la route de la soie.
Contrairement à l’image d’une route unique reliant directement la Chine à l’Europe, la route de la soie formait en réalité un immense réseau de pistes commerciales. Elles permettaient la circulation des marchandises, mais aussi des langues, des techniques, des religions et des idées.
Les marchands qui traversaient la région transportaient notamment des tissus, des métaux, des céramiques, des chevaux, des pierres précieuses et des produits agricoles.
La cité de Toru-Aygyr aurait ainsi servi de relais entre l’Asie orientale, les steppes d’Asie centrale, le monde persan et les territoires occidentaux.
Les archéologues la décrivent comme une ville probablement multiculturelle. Avant son islamisation progressive, la région aurait accueilli des communautés pratiquant différentes croyances, parmi lesquelles le tengrisme, le bouddhisme et le christianisme nestorien.

Une vaste nécropole musulmane sous les eaux
L’une des découvertes les plus importantes concerne une nécropole musulmane datant probablement des XIIIe et XIVe siècles.
Le cimetière pourrait s’étendre sur près de six hectares. Plusieurs sépultures présentent une orientation correspondant aux pratiques funéraires musulmanes, les défunts étant disposés en direction de La Mecque.
Cette nécropole témoigne de la progression de l’islam dans la région à partir du XIIIe siècle, notamment sous l’influence de la Horde d’Or, l’un des grands États issus de l’Empire mongol.
Les chercheurs ont toutefois observé plusieurs niveaux d’occupation et différentes traditions funéraires, ce qui pourrait confirmer que la cité avait connu une longue histoire avant de devenir majoritairement musulmane.

Une cité engloutie par un violent séisme ?
Selon l’hypothèse privilégiée par les archéologues, Toru-Aygyr aurait été gravement touchée par un puissant tremblement de terre au début du XVe siècle.
La secousse aurait provoqué un affaissement du terrain et l’inondation progressive d’une partie de la ville par les eaux du lac Issyk-Kul.
La comparaison avec Pompéi est parfois utilisée pour illustrer la violence de la catastrophe. Elle doit toutefois être nuancée : contrairement à la cité romaine, ensevelie brutalement par l’éruption du Vésuve en l’an 79, Toru-Aygyr aurait peut-être déjà été en grande partie abandonnée lorsque le séisme s’est produit.
Les chercheurs pensent donc que la catastrophe n’a probablement pas surpris une population nombreuse. Après l’engloutissement, les rives auraient été réoccupées plus modestement par des groupes nomades.

Une véritable Atlantide asiatique ?
Plusieurs médias ont présenté la découverte comme celle d’une nouvelle Atlantide. L’expression est spectaculaire, mais elle est trompeuse.
L’Atlantide est une île légendaire décrite par le philosophe grec Platon, dont l’existence historique n’a jamais été démontrée. Toru-Aygyr, au contraire, est un site archéologique réel, situé dans un contexte historique et géologique connu.
Il ne s’agit pas non plus d’une ville inconnue découverte soudainement dans les profondeurs. Des vestiges submergés avaient déjà été repérés autour du lac Issyk-Kul, et les recherches sous-marines menées en 2023 et 2024 avaient révélé des bâtiments médiévaux, des fours, des céramiques, des ossements d’animaux et des traces d’activités artisanales.
La nouveauté réside surtout dans l’ampleur des observations, la cartographie des différentes zones et l’identification plus précise d’un ensemble urbain lié à la route de la soie.

Des analyses encore en cours
Les objets, les fragments de bois et les ossements récupérés doivent être étudiés en laboratoire. Des datations au radiocarbone et des analyses des sols permettront de préciser les différentes périodes d’occupation du site.
Les chercheurs souhaitent également poursuivre les forages sous-marins et l’exploration des zones encore enfouies sous les sédiments.
Ces investigations pourraient aider à reconstituer l’évolution de la ville, son organisation, ses activités économiques et les circonstances exactes de sa disparition.
La découverte de Toru-Aygyr montre ainsi que les anciens rivages du lac Issyk-Kul formaient un espace beaucoup plus densément peuplé qu’on ne l’imaginait. Sous quelques mètres d’eau repose désormais le témoignage exceptionnel d’un monde médiéval où se croisaient marchands, voyageurs, artisans et croyances venues de toute l’Eurasie.
Plus qu’une Atlantide légendaire, cette cité engloutie constitue une véritable archive de la route de la soie, préservée pendant près de six siècles sous les eaux froides du Kirghizistan.
Adaptation Terra Projects
Sources : Institut d’archéologie de l’Académie des sciences de Russie — expédition sous-marine de 2025 à Toru-Aygyr.
Institut d’archéologie
Société géographique russe — découverte d’une nécropole musulmane des XIIIᵉ-XIVᵉ siècles et de bâtiments médiévaux.
Русское географическое общество
Institut d’archéologie russe — bilan des recherches sous-marines menées en 2024.
Institut d’archéologie
24.kg — nouvelle campagne archéologique internationale lancée le 20 juin 2026
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