Cela ressemble encore à de la science-fiction : installer à 36 000 kilomètres au-dessus de nos têtes une immense centrale solaire, capter presque continuellement l’énergie du Soleil puis la transmettre sans câble jusqu’à la Terre. Pourtant, la Chine travaille bel et bien sur cette technologie. Et en 2026, plusieurs essais au sol ont permis de franchir une nouvelle étape.
L’idée n’est pas nouvelle. Dès 1968, l’ingénieur américain Peter Glaser imaginait déjà de gigantesques satellites capables de transformer la lumière solaire en électricité avant d’envoyer cette énergie vers le sol sous forme de micro-ondes.
Près de soixante ans plus tard, ce vieux rêve spatial commence à sortir des laboratoires. Les États-Unis, le Japon et plusieurs pays européens étudient différentes solutions, mais la Chine a fait de l’énergie solaire spatiale l’un de ses grands axes de recherche à long terme.
Et les dimensions envisagées donnent le vertige.
Une centrale solaire pouvant atteindre des dimensions kilométriques
Le principe chinois consiste à placer d’immenses structures photovoltaïques en orbite, potentiellement en orbite géostationnaire, à environ 36 000 kilomètres d’altitude.
À cette distance, un satellite tourne autour de la Terre exactement à la même vitesse que notre planète. Depuis le sol, il apparaît donc pratiquement immobile dans le ciel.
C’est particulièrement intéressant pour envoyer continuellement un faisceau d’énergie vers une station de réception située au même endroit sur Terre.
En janvier 2025, le scientifique chinois Long Lehao, membre de la Chinese Academy of Engineering et spécialiste des lanceurs Longue Marche, décrivait le programme comme l’équivalent de déplacer le gigantesque barrage des Trois-Gorges dans l’espace. Il évoquait notamment un réseau solaire pouvant atteindre environ un kilomètre de largeur en orbite géostationnaire.
Cette comparaison a évidemment fait le tour du monde.
Mais derrière la formule spectaculaire se cache un projet scientifique beaucoup plus complexe.

Pourquoi installer des panneaux solaires dans l’espace ?
La première raison est relativement simple : l’atmosphère terrestre absorbe et réfléchit une partie importante du rayonnement solaire.
Dans l’espace, le rayonnement reçu est beaucoup plus constant, avec une puissance solaire d’environ 1 360 watts par mètre carré avant conversion.
Une centrale placée en orbite géostationnaire pourrait également recevoir la lumière solaire pendant une très grande partie de l’année, sans nuages, pluie ou alternance classique jour-nuit.
Elle subirait néanmoins de courtes périodes d’éclipse lorsque la Terre se place entre le satellite et le Soleil, notamment autour des équinoxes.
La production serait donc presque continue, ce qui constitue son principal avantage par rapport aux installations photovoltaïques terrestres.
Mais comment faire descendre l’électricité depuis 36 000 km ?
Évidemment, aucun câble ne relierait la centrale spatiale à la Terre.
La chaîne énergétique serait plutôt la suivante :
Soleil → panneaux photovoltaïques → électricité → micro-ondes → station terrestre → électricité.
Les panneaux produiraient d’abord du courant électrique. Celui-ci serait ensuite transformé en ondes électromagnétiques, principalement des micro-ondes, dirigées vers une immense antenne réceptrice au sol appelée rectenna.
Cette dernière reconvertirait les micro-ondes en électricité utilisable par le réseau électrique.
C’est exactement le type d’architecture étudié depuis plusieurs décennies par la NASA et d’autres agences spatiales.
Une variante utilisant des lasers est également étudiée.
Mais chaque transformation entraîne des pertes.
Une étude récente de la NASA sur différents concepts estime par exemple qu’une architecture théorique pourrait finalement fournir environ 13 % de l’énergie solaire initialement reçue par les panneaux une fois toutes les conversions et transmissions prises en compte. Cela ne signifie évidemment pas que le système chinois aura exactement ce rendement, mais cela montre l’ampleur du défi.

Et la Chine vient justement de franchir une étape importante
Le projet chinois Zhuri, que l’on pourrait traduire par « poursuivre le Soleil », est développé notamment par une équipe de l’université Xidian, à Xi’an.
En 2022, les chercheurs avaient déjà terminé un système complet de démonstration au sol permettant de tester toute la chaîne : captation solaire, conversion électrique, transformation en micro-ondes, émission du faisceau puis récupération de l’énergie.
Mais de nouveaux résultats annoncés en 2026 sont encore plus intéressants.
Lors d’essais effectués sur une centaine de mètres, le système a atteint :
20,8 % de rendement électrique continu-à-continu, une puissance reçue de 1 180 watts et une efficacité de récupération du faisceau annoncée à 88 %.
Plus étonnant encore, les chercheurs ont alimenté à distance un drone se déplaçant à environ 30 km/h. À 30 mètres du transmetteur, l’appareil recevait de manière stable environ 143 watts.
Le défi n’était donc plus seulement d’envoyer de l’énergie vers une cible fixe, mais de maintenir le faisceau sur une cible en mouvement.
Cela pourrait avoir une autre application avant même d’alimenter nos villes : recharger des satellites directement dans l’espace.
Une sorte de station-service électrique orbitale.
2028, 2030, 2035, 2050 : un projet construit par étapes
Les calendriers chinois ont légèrement évolué au fil des années et plusieurs équipes travaillent sur différentes architectures.
Une feuille de route publiée par des ingénieurs de la China Academy of Space Technology (CAST) envisageait notamment :
vers 2028, un démonstrateur d’environ 10 kW en orbite basse ;
vers 2030, un système dépassant les 100 kW, avec des tests de transmission à très longue distance ;
vers 2035, une centrale expérimentale d’environ 10 MW, accompagnée d’une antenne de transmission dépassant une centaine de mètres ;
vers 2050, une installation commerciale pouvant atteindre environ 2 GW, avec une antenne de l’ordre du kilomètre assemblée dans l’espace.
Les annonces chinoises les plus récentes de 2026 présentent désormais l’objectif intermédiaire de manière un peu plus ambitieuse : une démonstration orbitale à l’échelle du mégawatt autour de 2030, suivie à plus long terme d’une centrale atteignant l’échelle du gigawatt.
Il faut donc considérer ces dates comme une feuille de route technologique, et non comme le calendrier définitif d’une centrale dont la construction aurait déjà commencé en orbite.
Le gigantesque problème de la construction
Et c’est probablement ici que se trouve le principal obstacle.
Une centrale électrique de plusieurs gigawatts située dans l’espace pourrait peser des milliers de tonnes.
Il serait impossible de la lancer d’un seul bloc.
Il faudrait donc expédier des dizaines, voire des centaines de modules, puis les assembler automatiquement une fois en orbite.
CAST estimait déjà que certaines configurations commerciales pourraient dépasser 10 000 tonnes, ce qui explique pourquoi la réduction de la masse des panneaux et l’apparition de lanceurs lourds réutilisables sont considérées comme essentielles.
La Chine compte notamment sur ses futurs lanceurs lourds pour réduire progressivement les coûts.
Mais même avec des fusées réutilisables, envoyer plusieurs milliers de tonnes à des dizaines de milliers de kilomètres de la Terre représenterait un chantier spatial sans précédent.

Une antenne gigantesque… et une immense zone de réception
Un autre problème apparaît sur Terre.
Un faisceau de micro-ondes provenant de 36 000 km ne peut pas être concentré sur quelques mètres.
La station réceptrice pourrait donc couvrir plusieurs kilomètres carrés.
Les études historiques de la NASA montrent que les anciennes architectures de centrales solaires spatiales nécessitaient déjà d’immenses « rectennas ». La taille exacte dépendrait de la puissance, de la fréquence utilisée et du diamètre de l’antenne orbitale.
Il faudra également garantir que le faisceau reste précisément dirigé vers la zone de réception.
Une centrale gigawattique ne pourra évidemment pas envoyer son énergie n’importe où dans le ciel.
Des dispositifs de sécurité seraient donc indispensables pour couper ou dévier automatiquement la puissance en cas d’erreur de pointage.
Et cette histoire de « tout le pétrole de la Terre » qu’on peut lire sur les réseaux sociaux ?
C’est probablement la partie qui a le plus contribué à rendre cette histoire virale.
Long Lehao a effectivement utilisé une comparaison extrêmement spectaculaire concernant le potentiel de l’énergie solaire disponible dans l’espace. Plusieurs articles ont alors affirmé qu’une centrale solaire spatiale chinoise pourrait récupérer en une année autant d’énergie que celle contenue dans tout le pétrole de la planète.
Mais cette phrase ne doit pas être comprise comme la production réelle d’une centrale d’un kilomètre.
Prenons simplement le projet de 2050 évoqué dans la feuille de route chinoise.
Une centrale produisant 2 GW continuellement pendant un an fournirait au maximum :
2 GW × 8 760 heures = 17,52 TWh par an.
C’est considérable.
Mais ce n’est absolument pas l’équivalent énergétique de tout le pétrole terrestre.
À titre de comparaison, le barrage des Trois-Gorges produit environ 100 TWh d’électricité certaines années, soit plusieurs fois ce chiffre.
L’expression « Trois-Gorges dans l’espace » doit donc surtout être comprise comme une comparaison concernant l’ampleur technologique et stratégique du projet, pas comme une équivalence exacte de production.
Quant à l’expression concernant « tout le pétrole terrestre », elle illustre plutôt l’immensité théorique de la ressource solaire disponible dans l’espace à très long terme.

Une révolution énergétique… si l’économie suit
Techniquement, les lois de la physique n’interdisent donc absolument pas une centrale solaire spatiale.
Le véritable problème est ailleurs.
Combien coûtera chaque kilowattheure ?
Une centrale terrestre peut être construite sans fusée, sans assemblage robotique orbital, sans transmission à 36 000 kilomètres et peut être réparée relativement facilement.
Une centrale spatiale devra au contraire survivre pendant plusieurs décennies aux radiations, aux variations thermiques et aux micrométéorites tout en maintenant avec une grande précision d’immenses structures.
Une étude de la NASA publiée en 2024 concluait d’ailleurs que les coûts des concepts actuels restaient nettement supérieurs à ceux des énergies renouvelables terrestres, même si des progrès majeurs dans les lanceurs, la robotique et la fabrication spatiale pourraient changer cette équation.
C’est probablement là que se jouera l’avenir du projet.
La Chine ne construira probablement pas « une centrale d’un kilomètre » demain matin
Les images montrant une gigantesque station solaire flottant au-dessus de la Terre peuvent donner l’impression que sa construction est imminente.
Ce n’est pas le cas.
En 2026, nous sommes encore essentiellement dans une phase de démonstration technologique.
Mais quelque chose a changé.
Pendant des décennies, l’énergie solaire spatiale était surtout constituée d’études théoriques et de concepts artistiques. Désormais, des systèmes réels commencent à convertir puis transmettre de l’électricité sans fil, les premiers démonstrateurs orbitaux sont programmés et des architectures industrielles sont étudiées pour les décennies à venir.
Le passage d’une expérience produisant quelques centaines de watts à une centrale de plusieurs milliards de watts constitue évidemment un saut colossal.
La Chine devra résoudre les problèmes de coût des lancements, de rendement énergétique, de fabrication orbitale, de maintenance, de contrôle des faisceaux et de gigantesques antennes terrestres.
Mais si ces obstacles sont progressivement levés, les centrales solaires spatiales pourraient devenir l’une des infrastructures énergétiques les plus étonnantes du XXIᵉ siècle.
Et l’idée de recevoir sur Terre de l’électricité produite à 36 000 kilomètres au-dessus de nos têtes pourrait alors ne plus appartenir à la science-fiction.
adaptation Terra Projects
Sources principales
China Academy of Space Technology (CAST) / Xidian University – projet Zhuri ; Xinhua et People’s Daily, résultats 2026 ; Chinese Academy of Engineering, travaux de Duan Baoyan et déclarations de Long Lehao ; NASA, rapport Space-Based Solar Power ; South China Morning Post.
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