Dans l’immense Pacifique tropical, quelque chose de remarquable est en train de se mettre en place. Depuis plusieurs mois, les eaux situées le long de l’équateur se réchauffent rapidement et les différents modèles climatiques convergent désormais vers un scénario qui aurait semblé extrême encore au début de l’année : El Niño 2026-2027 pourrait devenir l’un des épisodes les plus puissants jamais observés à l’ère moderne.
Les dernières prévisions du modèle européen ECMWF publiées début septembre vont clairement dans cette direction. Selon l’analyse de ces simulations par Meteored, l’anomalie de température dans la région Niño 3.4 pourrait culminer autour de +3,3 à +3,4 °C, certains scénarios allant même encore un peu plus haut.

Mais surtout, le signal ne vient plus d’un seul modèle.
Le 3 septembre, l’Organisation météorologique mondiale a publié ses propres projections regroupant plusieurs grands centres de prévision climatique. Et son ensemble multimodèle prévoit désormais une anomalie moyenne de température de surface dans la région Niño 3.4 d’environ +3,6 °C pour la période septembre-novembre 2026, avec un maximum attendu autour de novembre ou décembre.
À ce niveau, on ne parlerait plus simplement d’un El Niño fort.
On entrerait potentiellement dans la catégorie des événements exceptionnels.
Le Pacifique équatorial accumule une quantité considérable de chaleur
El Niño n’est pas simplement une hausse ponctuelle de la température de l’océan.
Il correspond à une profonde réorganisation du système océan-atmosphère dans le Pacifique tropical. Habituellement, les alizés poussent les eaux chaudes vers l’ouest, en direction de l’Indonésie et de l’Australie. Des eaux plus froides remontent alors près des côtes sud-américaines.
Pendant El Niño, cette mécanique s’affaiblit.
Les alizés diminuent, parfois même s’inversent temporairement. Une partie de l’immense réservoir d’eau chaude accumulé dans l’ouest du Pacifique se déplace alors vers le centre et l’est du bassin.
Le résultat est visible sur des milliers de kilomètres : la température de surface du Pacifique équatorial devient nettement supérieure aux normales saisonnières.
Et cette année, le phénomène s’est développé très rapidement.
L’OMM considère désormais El Niño comme solidement installé. À la mi-août, les anomalies chaudes continuaient de s’étendre dans le Pacifique central et oriental et les conditions atmosphériques étaient pleinement compatibles avec un El Niño en cours d’intensification.
La NOAA arrive à une conclusion similaire : son bulletin du 13 août estimait à plus de 90 % la probabilité qu’un épisode de très forte intensité se produise durant l’automne et l’hiver 2026-2027.

Pourquoi le seuil des +3 °C attire-t-il autant l’attention ?
Parce qu’une anomalie Niño 3.4 dépassant durablement +3 °C est extrêmement inhabituelle.
Les El Niño historiques de 1997-1998 et 2015-2016 restent les références modernes lorsque l’on évoque des événements exceptionnellement puissants.
Un épisode atteignant les niveaux actuellement envisagés pourrait donc rivaliser avec ces géants, voire les dépasser selon l’indice, la période considérée et la climatologie utilisée pour calculer les anomalies.
Et ce dernier point est important.
Comparer directement un El Niño de 2026 avec celui de 1997 n’est plus aussi simple qu’autrefois, car les océans tropicaux sont aujourd’hui globalement plus chauds. L’ECMWF souligne d’ailleurs que le réchauffement climatique rend progressivement les anciens indices Niño plus difficiles à interpréter : une partie de l’anomalie mesurée provient désormais du réchauffement général de l’océan.
Autrement dit, +3,4 °C en 2026 ne signifie pas nécessairement exactement la même chose climatiquement que +3,4 °C il y a plusieurs décennies.
Cela ne rend pas le phénomène moins remarquable, mais oblige à comparer les événements avec prudence.
Les prévisions deviennent néanmoins beaucoup plus solides
Au printemps, la situation était très différente.
Les modèles envisageaient déjà un El Niño potentiellement puissant, mais ils devaient encore franchir ce que les climatologues appellent la barrière de prévisibilité du printemps. Entre mars et mai, le Pacifique tropical est particulièrement difficile à prévoir plusieurs mois à l’avance.
L’ECMWF lui-même rappelait en avril qu’il fallait se méfier des annonces trop catégoriques. Certains scénarios prévoyaient déjà un événement exceptionnel, mais la dispersion entre les simulations restait importante.
Depuis, plusieurs mois d’observations supplémentaires sont venus s’ajouter.
Et plutôt que de disparaître, le signal s’est renforcé.
Selon les projections ECMWF analysées début septembre, presque tous les membres de l’ensemble dépassent maintenant le seuil des +3 °C au moment du maximum. Un seul scénario resterait sous ce niveau, alors qu’ils étaient encore plusieurs dans les projections d’août.

C’est un changement important.
Un modèle climatique n’est jamais exécuté une seule fois. Les chercheurs réalisent des dizaines de simulations en modifiant légèrement les conditions initiales.
Si les résultats partent dans toutes les directions, la prévision reste très incertaine.
Mais lorsque presque toutes les simulations évoluent vers le même scénario, la confiance augmente.
Et c’est précisément ce qui se produit actuellement.
Le pic pourrait arriver plus tôt que prévu
Autre évolution notable : le maximum d’El Niño semble désormais se rapprocher.
Dans les projections précédentes, le pic apparaissait essentiellement entre novembre et décembre. Les dernières simulations ECMWF font apparaître davantage de maximums dès octobre ou novembre.
L’ensemble multimodèle de l’OMM reste légèrement plus tardif et situe l’apogée générale autour de novembre-décembre.
Cela correspond d’ailleurs au comportement classique d’ENSO : El Niño atteint généralement son intensité maximale pendant l’automne ou le début de l’hiver de l’hémisphère Nord.
Mais cette fois, la rapidité de l’évolution impressionne.
L’OMM prévoyait encore cet été une anomalie saisonnière Niño 3.4 d’environ +2,9 °C pour août-octobre. Quelques semaines plus tard, les projections pour septembre-novembre atteignent environ +3,6 °C.

Un El Niño géant ne signifie pas automatiquement des catastrophes partout
C’est probablement le point le plus important.
El Niño influence une grande partie de la circulation atmosphérique mondiale, mais il n’agit pas comme un simple bouton permettant de prévoir exactement le temps plusieurs mois à l’avance.
Un très fort El Niño peut favoriser des modifications importantes des précipitations et des températures, notamment autour du Pacifique, de l’Amérique, de l’Asie ou de l’Afrique.
Certaines régions peuvent connaître davantage de pluies et d’inondations, tandis que d’autres voient augmenter le risque de sécheresse.
Il peut également modifier l’activité cyclonique et déplacer certaines grandes zones de convection tropicale.
L’OMM avertit qu’un épisode de très forte intensité peut accroître les risques d’inondations, de sécheresses et de chaleurs extrêmes, mais insiste sur une nuance essentielle : l’intensité d’El Niño ne permet pas à elle seule de déterminer l’intensité des conséquences dans chaque région.
Deux El Niño d’intensité comparable peuvent donc produire des effets très différents.

Et pour l’Europe et la France ?
C’est encore plus compliqué.
Contrairement aux régions tropicales du Pacifique, l’Europe ne possède pas de réponse simple et systématique à El Niño.
Le phénomène peut influencer indirectement la circulation atmosphérique de l’Atlantique Nord, le courant-jet, la stratosphère et parfois la configuration de la NAO — l’Oscillation nord-atlantique.
Mais d’autres facteurs interviennent simultanément : températures de l’Atlantique, état de l’Arctique, vortex polaire, QBO, enneigement continental ou encore configuration du courant-jet.
Il serait donc beaucoup trop tôt pour conclure qu’un El Niño extrêmement puissant entraînera automatiquement un hiver doux, froid, sec ou humide en France.
Il constitue plutôt une pièce supplémentaire d’un immense puzzle climatique.
Et avec un événement potentiellement aussi puissant que celui qui se dessine, cette pièce pourrait devenir particulièrement importante pendant l’hiver 2026-2027.
Le réchauffement climatique ajoute encore une inconnue
Il existe enfin une différence majeure avec les El Niño historiques : le climat mondial dans lequel celui de 2026 se développe est beaucoup plus chaud.
Les océans accumulent une quantité croissante d’énergie et les températures globales sont aujourd’hui supérieures à celles observées lors des grands épisodes du siècle dernier.
L’ECMWF souligne que le changement climatique ne signifie pas automatiquement que tous les futurs El Niño seront plus fréquents ou plus puissants.
En revanche, leurs conséquences peuvent se produire sur une planète déjà plus chaude, avec davantage de vapeur d’eau dans l’atmosphère et une évaporation plus importante. Certaines anomalies météorologiques peuvent alors être amplifiées.
C’est probablement l’une des grandes inconnues des prochains mois.

Les prochains mois seront déterminants
Pour l’instant, une certitude se dessine : El Niño 2026 est loin d’avoir terminé son intensification.
L’OMM estime désormais à près de 100 % la probabilité que le phénomène persiste jusqu’en février 2027, sans retour vers des conditions neutres ou La Niña pendant cette période.
Reste maintenant à savoir jusqu’où le Pacifique ira.
Un pic autour de +2,5 °C constituerait déjà un épisode extrêmement puissant.
Un dépassement durable des +3 °C serait beaucoup plus rare.
Et si les projections comprises entre +3,3 et +3,6 °C se matérialisaient réellement cet automne, El Niño 2026-2027 pourrait prendre place parmi les événements climatiques majeurs du début du XXIe siècle.
Pour une fois, le mot « historique » ne paraît donc pas totalement excessif.
Mais il faudra attendre les observations d’octobre, novembre et décembre pour savoir si le Pacifique transformera réellement ces simulations spectaculaires en réalité.
adaptation Terra Projects
Sources principales : ECMWF, Organisation météorologique mondiale (OMM), NOAA Climate Prediction Center et Meteored.
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