Nemrut : un volcan turc coupé en deux, entre lac profond et terres brûlantes

Au-dessus du lac de Van, dans l’est de la Turquie, le volcan Nemrut offre un spectacle saisissant : une immense caldeira dont une moitié est occupée par un lac bleu profond, tandis que l’autre est couverte de coulées de lave, de dômes volcaniques et de cratères. Cette séparation spectaculaire n’est pourtant pas un simple hasard. Elle raconte une histoire faite d’effondrements successifs, de gigantesques éruptions et d’un système volcanique qui reste encore aujourd’hui bien vivant sous la surface.

Le Nemrut a clairement le potentiel d’un très gros volcan explosif, mais il faut distinguer ce qu’il peut produire géologiquement de ce qu’une prochaine éruption serait susceptible de faire.

Son grand épisode de formation de caldeira a produit au moins 32,6 km³ d’ignimbrite pour la principale unité étudiée, auxquels s’ajoutent des retombées et d’autres dépôts pyroclastiques. En ordre de grandeur, cela correspond à une éruption de classe VEI 6, potentiellement dans la partie haute du VEI 6 selon la façon dont on reconstruit le volume total émis. 

a) Carte générale de la Turquie et des plaques anatolienne, eurasienne et arabique, avec le lac de Van situé juste au nord de la zone de collision. Faille nord-anatolienne (NAF), faille est-anatolienne (EAF). b) Carte du lac de Van et de ses environs, notamment les volcans Nemrut et Süphan.

Une caldeira qui semble appartenir à deux mondes

Vu du ciel, le Nemrut semble presque irréel.

À l’ouest s’étend un immense lac aux eaux bleu sombre, encaissé dans les parois de la caldeira. Quelques kilomètres plus à l’est, le décor change brutalement : le terrain devient chaotique, parsemé de coulées de lave solidifiées, de dômes, de cônes volcaniques et de cratères d’explosion.

Pendant longtemps, cette différence a pu être expliquée simplement : l’eau aurait rempli une partie du cratère tandis que les laves auraient progressivement recouvert l’autre.

La réalité géologique est beaucoup plus intéressante.

Les études menées sur la structure du Nemrut montrent que le plancher de sa caldeira ne s’est probablement jamais effondré uniformément. Il s’est fragmenté en plusieurs grands blocs qui se sont affaissés à des niveaux différents. 

Et c’est en grande partie ce phénomène qui explique le paysage actuel.

Un géant volcanique dominant le lac de Van

Le Nemrut — à ne pas confondre avec le célèbre site archéologique du Nemrut Dağı situé beaucoup plus à l’ouest — se trouve près de la rive occidentale du lac de Van, dans l’est de la Turquie.

Son sommet atteint environ 2 948 mètres d’altitude et son immense caldeira mesure approximativement 8,5 kilomètres sur 7 kilomètres. L’activité volcanique dans cette zone remonte à environ un million d’années. 

Son histoire géologique a été tout sauf tranquille.

Des dizaines d’épisodes explosifs ont laissé derrière eux des couches considérables de cendres, de ponces et surtout d’ignimbrites, ces dépôts produits par des nuées ardentes extrêmement chaudes.

Les travaux géologiques suggèrent aujourd’hui une évolution complexe, marquée par plusieurs épisodes d’effondrement de caldeira, plutôt que par une seule gigantesque catastrophe. Des ignimbrites datées couvrent une période d’environ 250 000 ans, ce qui indique un système volcanique ayant connu plusieurs phases majeures de destruction et de reconstruction. 

La caldeira actuelle aurait été profondément remodelée lors d’un épisode majeur survenu aux alentours de 30 000 ans avant notre époque. 

Carte géologique du volcan Nemrut. Projection : UTM, système géodésique européen de 1950.

Le sol du volcan s’est cassé en plusieurs morceaux

C’est probablement la clé du mystère du Nemrut.

Grâce à des relevés bathymétriques, des modèles numériques du relief et des mesures géophysiques dites de « potentiel spontané », les chercheurs ont reconstitué l’architecture interne de la caldeira.

Le résultat montre un effondrement par morceaux, ou piecemeal collapse.

Au moins trois grands blocs auraient descendu indépendamment les uns des autres. Le secteur occidental s’est affaissé davantage, créant naturellement une immense dépression dans laquelle l’eau a pu s’accumuler. 

Le grand lac Nemrut constitue donc bien davantage qu’un simple cratère rempli d’eau.

Il matérialise en quelque sorte la partie du volcan qui s’est enfoncée le plus profondément.

Un lac profond de 176 mètres

La surface du grand lac se situe autour de 2 247 mètres d’altitude.

Sa profondeur maximale atteint environ 176 mètres, tandis que sa profondeur moyenne avoisine 140 mètres sur une grande partie du bassin. Sa forme en demi-cuvette correspond parfaitement à la géométrie particulière de l’effondrement occidental. 

Pendant que cette partie du volcan demeurait basse et se remplissait d’eau, l’histoire prenait une tout autre direction quelques kilomètres plus à l’est.

Car le magma est revenu.

Le volcan a reconstruit sa moitié orientale

Après la formation de la caldeira, de nouvelles remontées magmatiques se sont concentrées notamment à l’intérieur de celle-ci.

Les éruptions ont édifié des dômes volcaniques et produit des coulées de lave rhyolitique, parfois riches en obsidienne. Certaines remontées de magma ont également rencontré les eaux souterraines.

Lorsque du magma extrêmement chaud rencontre brutalement de l’eau, celle-ci peut se transformer presque instantanément en vapeur et provoquer de puissantes explosions.

C’est ainsi que plusieurs structures hydrovolcaniques se sont formées à l’intérieur de la caldeira. 

Les laves riches en silice étant particulièrement visqueuses, elles ont tendance à s’accumuler près de leur point de sortie plutôt qu’à parcourir de très longues distances.

Petit à petit, la moitié orientale s’est donc surélevée, reconstruite et couverte de reliefs volcaniques, alors que l’ouest demeurait occupé par son lac profond.

Deux paysages se sont ainsi développés dans le même volcan.

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Et il existe même un deuxième lac… chaud

Le Nemrut possède une autre particularité.

Dans la partie nord de la caldeira se trouve un lac beaucoup plus petit et beaucoup moins profond, associé à une importante activité hydrothermale.

Sources chaudes et fumerolles sont encore observées à l’intérieur de la caldeira. Les études géophysiques montrent d’ailleurs que la circulation des fluides chauds est fortement contrôlée par les fractures séparant les différents blocs effondrés. 

Autrement dit, des structures géologiques vieilles de dizaines de milliers d’années continuent aujourd’hui de guider la chaleur provenant des profondeurs.

Le Nemrut n’est donc pas un volcan totalement éteint.

Il est actuellement considéré comme quiescent, avec une activité principalement hydrothermale et une faible activité volcano-sismique. 

Un volcan qui a encore connu des éruptions à l’époque historique

Ce qui rend le Nemrut particulièrement intéressant est que son activité ne se limite pas à un lointain passé préhistorique.

Des éruptions ont été rapportées à plusieurs reprises au cours des derniers siècles.

Le Global Volcanism Program de la Smithsonian Institution considère notamment comme confirmées des activités en 1441, 1597 et 1650. Une activité datée de 1692 apparaît également dans le catalogue, mais avec un degré d’incertitude plus important. 

La dernière éruption actuellement classée comme confirmée par la Smithsonian remonte donc à 1650. 

Plus de trois siècles se sont écoulés depuis.

Cela ne signifie toutefois pas que le système magmatique soit définitivement mort.

Faut-il craindre une nouvelle éruption du Nemrut ?

Aujourd’hui, il n’existe pas d’élément indiquant qu’une éruption soit imminente.

Le volcan conserve néanmoins plusieurs manifestations de chaleur interne : sources chaudes, fumerolles, circulation hydrothermale et activité sismique de faible intensité ont été observées. 

Le Nemrut est donc un volcan qui mérite une surveillance sérieuse, d’autant que plusieurs zones habitées se trouvent dans son environnement, notamment Tatvan, Ahlat et Güroymak. Les études volcanologiques le considèrent comme l’un des édifices volcaniques importants à surveiller dans cette région de Turquie. 

Mais activité hydrothermale ne signifie pas nécessairement préparation d’une éruption : ce type de circulation de chaleur peut persister pendant très longtemps sans déboucher sur une crise volcanique.

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Un paysage qui raconte l’intérieur du volcan

Le Nemrut constitue finalement une magnifique démonstration de la façon dont un volcan évolue après une gigantesque phase d’effondrement.

Son apparence actuelle résulte de deux mécanismes successifs.

D’abord, le sommet s’est fracturé et plusieurs blocs se sont affaissés à des profondeurs différentes.

Puis le magma est revenu, principalement dans certaines parties de la caldeira, construisant de nouveaux dômes, des coulées et des cratères.

C’est pourquoi, vu du ciel, le Nemrut semble aujourd’hui abriter deux mondes.

D’un côté, un immense lac froid et profond occupe la partie qui s’est le plus effondrée.

De l’autre, la chaleur du sous-sol continue de s’exprimer au milieu des laves, des dômes, des sources chaudes et d’un petit lac hydrothermal.

Sous ce paysage spectaculaire, l’histoire du volcan n’est peut-être pas terminée.

Adaptation Terra Projects 

Sources principales

Les données utilisées proviennent notamment du Global Volcanism Program de la Smithsonian Institution, ainsi que des travaux publiés dans le Journal of Volcanology and Geothermal Research sur l’évolution volcanologique du Nemrut et des recherches d’Ulusoy et collaborateurs sur la structure de sa caldeira et sa circulation hydrothermale. .

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