Lors des épisodes El Niño, l’Amazonie peut cesser d’absorber du carbone

La forêt amazonienne est souvent présentée comme l’un des grands « poumons verts » de la planète. L’expression est imparfaite, mais elle rappelle une réalité essentielle : grâce à la photosynthèse, les arbres prélèvent du dioxyde de carbone dans l’atmosphère et en stockent une partie dans leur bois, leurs racines et les sols.

Cependant, cette capacité d’absorption n’est ni permanente ni garantie. Lors des épisodes El Niño les plus chauds et les plus secs, certaines forêts tropicales d’Amérique du Sud peuvent pratiquement cesser de jouer leur rôle de puits de carbone. Dans les régions les plus fragiles, elles peuvent même perdre davantage de carbone qu’elles n’en accumulent.

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Quand le puits de carbone s’arrête

Une vaste étude publiée en 2023 dans la revue Nature Climate Change a analysé les conséquences de l’épisode El Niño de 2015-2016 sur les forêts tropicales sud-américaines.

Les chercheurs se sont appuyés sur les mesures de plus d’un demi-million d’arbres, répartis dans plusieurs centaines de parcelles forestières et dans six pays d’Amérique du Sud. Certaines de ces parcelles étaient suivies depuis plus de trente ans.

Leur conclusion est préoccupante : au cours de cet El Niño exceptionnellement chaud, l’absorption habituelle de carbone par la croissance des arbres a fortement diminué. Dans le même temps, la mortalité des arbres a augmenté. À l’échelle des forêts étudiées, ces deux phénomènes ont temporairement neutralisé le puits de carbone forestier.

Cela ne signifie pas que l’ensemble de l’Amazonie devient systématiquement une source de carbone à chaque El Niño. Le phénomène varie fortement selon les régions, l’intensité de la sécheresse, la température, l’état de conservation des forêts et la présence d’activités humaines. Mais les résultats montrent que le rôle protecteur de la forêt peut s’affaiblir brutalement lors d’une anomalie climatique majeure.

Pourquoi la chaleur et la sécheresse perturbent-elles les arbres ?

Pour absorber du CO₂, les arbres ouvrent de minuscules pores situés sur leurs feuilles, appelés stomates. Ces ouvertures permettent les échanges gazeux nécessaires à la photosynthèse, mais elles entraînent également une perte d’eau.

Lorsque l’air devient trop chaud et trop sec, les arbres ferment partiellement leurs stomates afin de limiter la déshydratation. Ils absorbent alors moins de dioxyde de carbone et leur croissance ralentit.

Si la sécheresse se prolonge, la tension dans les conduits internes qui transportent l’eau peut devenir trop forte. La circulation de la sève se rompt alors dans certaines parties de l’arbre : c’est ce que les scientifiques appellent une défaillance hydraulique.

Durant l’épisode El Niño de 2015-2016, la mortalité annuelle des arbres étudiés est passée d’environ 1,8 % à près de 3 %. Les arbres de grande taille, qui stockent une part importante du carbone forestier, ont été particulièrement touchés.

Lorsqu’un grand arbre meurt, il ne cesse pas seulement d’absorber du CO₂. Le carbone accumulé dans son bois retourne progressivement dans l’atmosphère au cours de sa décomposition ou beaucoup plus rapidement s’il brûle.

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Les régions situées aux marges de l’Amazonie sont les plus fragiles

Toutes les forêts tropicales ne réagissent pas de la même manière. Les régions centrales, généralement plus humides, peuvent mieux résister à une sécheresse passagère. En revanche, les forêts situées au sud et à l’est du bassin amazonien vivent déjà dans des conditions plus chaudes et plus saisonnières.

L’étude de 2023 montre que ces forêts périphériques sont particulièrement vulnérables. Une augmentation moyenne de seulement 0,5 °C pendant l’épisode étudié a été associée à une perte d’environ 0,5 % du carbone contenu dans leur biomasse aérienne.

Or ces zones sont également parmi les plus touchées par la déforestation, les incendies, l’exploitation forestière et la fragmentation des paysages. La chaleur liée à El Niño vient donc souvent s’ajouter à des dégâts déjà provoqués par les activités humaines.

La déforestation amplifie les effets d’El Niño

Une étude publiée en 2025 dans Nature Communications montre que l’Amazonie a perdu environ 0,37 milliard de tonnes de carbone dans sa biomasse aérienne entre 2010 et 2020.

Les gains enregistrés dans certaines forêts intactes et dans les forêts secondaires n’ont pas suffi à compenser les pertes causées par la déforestation, la dégradation forestière et les transformations agricoles. Pendant les années marquées par El Niño, les territoires influencés par les activités humaines ont représenté environ 60 % des pertes brutes de carbone observées.

La forêt dégradée résiste en effet beaucoup moins bien aux sécheresses. Les ouvertures créées par l’abattage des arbres laissent entrer davantage de lumière et de chaleur. La végétation s’assèche, les lisières deviennent plus vulnérables et le risque d’incendie augmente.

Le feu aggrave ensuite la dégradation, tue de nouveaux arbres et favorise parfois le remplacement progressif de la forêt humide par une végétation plus sèche.

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Certaines parties de l’Amazonie sont déjà devenues émettrices

Des mesures atmosphériques réalisées par avion entre 2010 et 2018 avaient déjà montré que le sud-est de l’Amazonie rejetait davantage de carbone qu’il n’en absorbait.

Dans cette région, les émissions provenant des incendies et de la décomposition de la végétation dépassent l’absorption assurée par les arbres encore en croissance. La déforestation locale contribue également à réduire les précipitations, car une partie importante de l’humidité amazonienne est recyclée par la végétation elle-même.

Moins d’arbres signifie donc moins d’évapotranspiration, moins de vapeur d’eau dans l’atmosphère et, potentiellement, une saison sèche plus longue. Ce mécanisme crée un cercle vicieux : la déforestation accentue la sécheresse, qui fragilise la forêt et favorise à son tour les incendies et les pertes de carbone.

Le nouvel El Niño de 2026 inquiète les scientifiques

Depuis juin 2026, les conditions caractéristiques d’El Niño sont officiellement présentes dans le Pacifique tropical. Le 9 juillet 2026, la NOAA estimait que le phénomène allait continuer à se renforcer jusqu’à la fin de l’année, avec une probabilité de 97 % qu’il persiste jusqu’au début du printemps 2027 dans l’hémisphère Nord.

L’Organisation météorologique mondiale prévoit également un épisode au moins modéré, potentiellement fort, susceptible d’accroître les risques de chaleur extrême, de sécheresse et d’incendies dans plusieurs régions tropicales.

Il est toutefois encore impossible de déterminer précisément l’intensité de la sécheresse qui touchera l’ensemble du bassin amazonien. Les conséquences d’El Niño dépendent aussi de la température de l’Atlantique tropical, de la répartition régionale des pluies et de l’état préalable de la végétation.

La situation est néanmoins préoccupante, car certaines zones amazoniennes n’ont pas encore totalement récupéré des sécheresses et des incendies des années précédentes.

Un risque de rétroaction climatique

Les forêts et les sols absorbent chaque année une part importante du CO₂ émis par les activités humaines. Cette absorption naturelle ralentit l’augmentation de la concentration des gaz à effet de serre dans l’atmosphère.

Si les forêts tropicales absorbent moins de carbone, une plus grande fraction de nos émissions reste dans l’air. Le réchauffement s’accentue alors, ce qui augmente à son tour le risque de sécheresses, d’incendies et de mortalité des arbres.

C’est ce que l’on appelle une rétroaction positive : le réchauffement affaiblit les puits de carbone, et l’affaiblissement des puits de carbone accélère le réchauffement.

Pendant l’épisode El Niño de 2023-2024, les tropiques ont représenté l’essentiel de l’anomalie mondiale du puits de carbone terrestre. L’Amazonie aurait compté à elle seule pour environ la moitié de cette anomalie tropicale, sous l’effet de la chaleur et de la sécheresse.

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L’Amazonie n’est pas condamnée, mais sa protection devient urgente

Les résultats scientifiques ne signifient pas que toute l’Amazonie a définitivement basculé vers un état irréversible. Les forêts intactes conservent encore une importante capacité d’absorption et certaines zones peuvent récupérer lorsque les pluies reviennent.

Mais leur résilience diminue lorsqu’elles subissent simultanément le réchauffement climatique, la déforestation, les incendies répétés et la fragmentation.

Réduire les émissions mondiales de gaz à effet de serre reste donc indispensable pour limiter l’intensité future des chaleurs et des sécheresses. À l’échelle régionale, la priorité consiste également à stopper la déforestation, empêcher les feux volontaires, protéger les territoires autochtones et restaurer les zones dégradées.

L’Amazonie ne peut pas compenser indéfiniment les émissions produites par les sociétés humaines. Plus la planète se réchauffe, plus cette immense forêt risque de consacrer son énergie à survivre plutôt qu’à absorber notre carbone.

Sources scientifiques principales

  • Bennett, A. C. et coll., « Impact of the 2015–2016 El Niño on the carbon dynamics of South American tropical forests », Nature Climate Change, 2023.
  • Fendrich, A. N. et coll., « Human influence on Amazon’s aboveground carbon dynamics intensified over the last decade », Nature Communications, 2025.
  • Gatti, L. V. et coll., « Amazonia as a carbon source linked to deforestation and climate change », Nature, 2021.
  • NOAA Climate Prediction Center, bulletin ENSO du 9 juillet 2026.
  • Organisation météorologique mondiale, mises à jour El Niño de juin et juillet 2026.

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