Alors que les vagues de chaleur deviennent un défi croissant pour les grandes agglomérations, une partie de la solution pourrait se trouver directement sous nos pieds. À Los Angeles, des quartiers expérimentent depuis plusieurs années des chaussées recouvertes d’un revêtement gris clair capable de réfléchir une partie importante du rayonnement solaire.
Les premiers résultats montrent que cette technique peut réduire sensiblement la température des routes et même, dans certaines conditions, faire baisser la température de l’air de près de 2 °C.
Une différence qui peut devenir importante lors des journées caniculaires.
L’asphalte noir : un gigantesque accumulateur de chaleur
L’asphalte traditionnel possède un énorme défaut lorsqu’il est utilisé dans des villes très ensoleillées : sa couleur sombre absorbe une grande partie du rayonnement solaire.
Une chaussée classique ne réfléchit parfois que 5 à 10 % de l’énergie solaire qu’elle reçoit. Autrement dit, jusqu’à environ 90 à 95 % du rayonnement peut être absorbé, transformé en chaleur puis stocké dans la chaussée.
Durant les journées les plus chaudes, certaines surfaces asphaltées peuvent ainsi dépasser largement les 60 °C.
Cette énergie ne disparaît pas lorsque le Soleil se couche.
Les routes, les parkings et les bâtiments commencent alors à restituer progressivement la chaleur accumulée pendant la journée, empêchant la ville de se rafraîchir correctement pendant la nuit.
C’est l’un des mécanismes majeurs à l’origine de ce que l’on appelle l’îlot de chaleur urbain.
Dans une grande agglomération, la température peut donc rester sensiblement supérieure à celle des campagnes environnantes, notamment la nuit.
Transformer les routes en surfaces réfléchissantes
Pour limiter ce phénomène, Los Angeles expérimente une approche relativement simple : augmenter l’« albédo » des chaussées.
L’albédo désigne la proportion du rayonnement solaire qu’une surface réfléchit.
Une surface noire possède un faible albédo : elle absorbe énormément d’énergie.
Une surface claire possède au contraire un albédo supérieur et renvoie davantage de rayonnement vers l’atmosphère.
Le principe consiste donc à recouvrir l’asphalte sombre d’un revêtement gris clair réfléchissant, comme le produit CoolSeal, testé depuis plusieurs années en Californie.
L’objectif n’est pas de transformer les rues en surfaces totalement blanches, mais de trouver un compromis entre réflexion solaire, sécurité routière et confort visuel.

Une expérience à grande échelle à Los Angeles
L’un des projets les plus importants a été réalisé dans le quartier de Pacoima, dans la vallée de San Fernando, au nord de Los Angeles.
Ce secteur particulièrement exposé à la chaleur possède relativement peu d’arbres et de grandes surfaces couvertes d’asphalte.
En 2022, plus de 65 000 m² de rues, parkings et terrains de sport ont été recouverts d’un revêtement réfléchissant.
Cela représente une surface comparable à environ neuf terrains de football.
Des chercheurs ont ensuite installé des capteurs afin de comparer les températures du quartier traité avec celles de zones conservant leur asphalte traditionnel.
Les mesures ont été particulièrement intéressantes.

Jusqu’à 5 à 6 °C de moins à la surface
Selon les mesures rapportées lors de l’expérimentation de Pacoima, la différence de température entre l’asphalte traditionnel et la chaussée réfléchissante pouvait atteindre environ 5,5 °C à la surface.
D’autres expériences menées notamment en Arizona ont également observé des réductions importantes.
Le programme « Cool Pavement » de Phoenix a ainsi enregistré, dans certaines conditions, des surfaces environ 6 à 7 °C plus fraîches en milieu de journée, tandis que des générations plus récentes de revêtements ont permis d’atteindre des différences pouvant avoisiner une dizaine de degrés.
L’Agence américaine de protection de l’environnement souligne elle aussi que les chaussées rafraîchissantes peuvent rester plusieurs degrés plus froides que les revêtements conventionnels lors des journées fortement ensoleillées.
Mais le plus intéressant concerne la température de l’air
Rafraîchir une route est une chose.
Rafraîchir réellement un quartier entier en est une autre.
C’est précisément ce que les chercheurs ont voulu mesurer à Pacoima.
Le spécialiste de l’atmosphère Haider Taha a analysé les températures pendant environ un an autour des surfaces traitées.
Lors des épisodes de chaleur les plus intenses, les températures de l’air auraient diminué localement jusqu’à près de 2 °C.
Lors de journées simplement très ensoleillées, la réduction atteignait environ 1,2 °C.
Même pendant la nuit, un léger avantage subsistait, de l’ordre de quelques dixièmes de degré.
Or la température nocturne est particulièrement importante pendant une canicule.
Lorsque les températures restent élevées toute la nuit, le corps humain récupère plus difficilement du stress thermique accumulé pendant la journée.

Pourquoi quelques degrés peuvent faire une grande différence
Une diminution de 1 ou 2 °C peut sembler modeste lorsqu’on regarde simplement un thermomètre.
À l’échelle d’une ville entière, l’effet peut néanmoins devenir considérable.
Une ville légèrement plus fraîche signifie potentiellement :
- moins de recours à la climatisation ;
- une consommation électrique plus faible ;
- moins de chaleur rejetée par les climatiseurs dans les rues ;
- une diminution du stress thermique ;
- des chaussées et infrastructures moins exposées aux températures extrêmes.
Des simulations réalisées notamment par des chercheurs du MIT ont montré qu’un déploiement massif de chaussées plus réfléchissantes pourrait contribuer à diminuer sensiblement la température moyenne de certaines grandes villes.
La stratégie pourrait également réduire indirectement certaines émissions de CO₂ liées à la climatisation.
Une technologie qui possède aussi ses limites
Cette solution n’est pourtant pas parfaite.
La première difficulté provient précisément de sa capacité à réfléchir le rayonnement solaire.
Une partie de l’énergie qui n’est plus absorbée par la chaussée peut être renvoyée vers les piétons ou les façades voisines.
Dans certaines situations, une chaussée très réfléchissante peut donc diminuer la température de la route tout en augmentant l’exposition radiative d’une personne marchant dessus.
Les études réalisées sur différents types de « cool pavements » montrent ainsi que le confort thermique d’un piéton ne dépend pas uniquement de la température du sol.
Le rayonnement reçu par son corps, l’humidité, le vent et surtout la présence d’ombre jouent également un rôle essentiel.
Les chercheurs travaillent donc sur des revêtements capables de réfléchir principalement certaines longueurs d’onde du rayonnement solaire, notamment dans l’infrarouge, tout en évitant de créer une surface éblouissante.
L’ombre des arbres reste beaucoup plus efficace
Les chaussées réfléchissantes ne doivent donc pas être considérées comme une alternative aux arbres.
Un arbre mature combine plusieurs mécanismes de refroidissement.
Son feuillage empêche d’abord une partie du rayonnement solaire d’atteindre le sol.
Mais l’arbre refroidit également son environnement grâce à l’évapotranspiration : l’eau absorbée par les racines est libérée sous forme de vapeur par les feuilles, consommant de l’énergie et diminuant la température locale.
Pour un piéton, se trouver sous un arbre peut donc réduire très fortement le rayonnement thermique reçu par son corps.
L’approche idéale serait probablement de combiner plusieurs solutions : arbres, parcs, toitures claires, végétalisation, sols perméables et chaussées réfléchissantes.

Une autre piste : les routes capables d’évaporer l’eau
Les scientifiques explorent également des chaussées dites « évaporatives ».
Ces matériaux poreux peuvent retenir temporairement de l’eau.
Lorsque la température augmente, cette eau s’évapore et absorbe une partie de la chaleur de la chaussée.
Certaines études montrent que ce type de revêtement peut produire des réductions de température de surface encore plus importantes que les chaussées simplement réfléchissantes.
Les sols perméables possèdent également un autre avantage : ils permettent à une partie des eaux de pluie de pénétrer dans le sol plutôt que de rejoindre immédiatement les réseaux d’évacuation.
Ils pourraient donc contribuer simultanément à réduire les îlots de chaleur et les risques de ruissellement urbain.
Les villes devront combiner plusieurs solutions
Il est probablement irréaliste d’imaginer qu’un unique matériau puisse résoudre le problème de la chaleur urbaine.
Mais les rues représentent une surface considérable dans certaines métropoles.
Modifier progressivement leurs propriétés pourrait donc devenir un levier important d’adaptation.
La technologie possède également un avantage majeur : elle peut parfois être appliquée directement sur des chaussées existantes sans reconstruire complètement la route.
Parking après parking, rue après rue, les villes pourraient ainsi augmenter progressivement leur réflectivité.
À Los Angeles, Phoenix et dans d’autres villes particulièrement exposées aux températures extrêmes, ces expérimentations sont désormais observées de près.
Avec l’augmentation attendue des épisodes de chaleur intense, l’asphalte pourrait ainsi devenir un nouvel outil climatique.
Non pas en absorbant davantage la chaleur du Soleil, mais précisément en refusant de la conserver.
Adaptation Terra Projects
Sources
Science & Vie – « Cet asphalte pourrait absorber 95 % de la chaleur du soleil et promet des villes plus fraîches », 10 août 2026.
Environmental Research Communications – travaux de Haider Taha sur les chaussées réfléchissantes de Pacoima.
Arizona State University – Cool Pavement Pilot Program, Phoenix.
United States Environmental Protection Agency – Cool Pavements and Urban Heat Islands.
MIT Concrete Sustainability Hub – recherches sur l’impact climatique des chaussées réfléchissantes.
Discover Cities / Springer Nature – travaux récents sur les chaussées rafraîchissantes et le stress thermique des piétons.
(0)






