Le Sahel reverdit et retrouve de l’eau après plusieurs décennies de sécheresse

Le Sahel reverdit : vers le retour d’une ère humide aux portes du Sahara ?

Pendant des décennies, le Sahel a été l’un des symboles mondiaux de la sécheresse, de la désertification et des famines. Pourtant, quelque chose est en train de changer au sud du Sahara. Les pluies reviennent, parfois avec une violence extrême, les nappes phréatiques remontent, certains lacs regagnent du terrain et la végétation se développe à nouveau dans des secteurs autrefois très arides.

Ce spectaculaire changement hydrologique ne résulte toutefois pas d’une seule cause. Le réchauffement climatique, la modification de la mousson africaine, la diminution de certains polluants atmosphériques liés notamment au charbon et les transformations de l’usage des sols semblent agir simultanément.

Certains chercheurs commencent même à se demander si le Sahel n’est pas progressivement en train d’entrer dans une nouvelle période plus humide.

Credit https://www.stopblablacam.com/societe/1906-4333-operation-sahel-vert-32-000-hectares-de-terre-reboises-a-l-extreme-nord

Une région qui retrouve de l’eau

Le Sahel forme une immense bande semi-aride située entre le Sahara au nord et les savanes plus humides au sud. Il s’étend approximativement du Sénégal jusqu’à l’Éthiopie.

Son climat dépend fortement de la mousson d’Afrique de l’Ouest. Chaque été, entre juin et septembre, des masses d’air humide venant notamment du golfe de Guinée remontent vers le nord.

La distance parcourue par cette mousson est fondamentale.

Lorsqu’elle remonte suffisamment vers le Sahara, les précipitations peuvent être abondantes. Lorsqu’elle reste plus au sud, les régions sahéliennes subissent de graves déficits pluviométriques.

C’est précisément ce qui s’est produit pendant une grande partie des années 1970 et 1980.

Le Sahel connut alors plusieurs sécheresses catastrophiques, associées à des famines qui auraient provoqué la mort de centaines de milliers de personnes.

Depuis les années 1990, la tendance semble néanmoins s’être progressivement inversée.

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Les nappes phréatiques remontent parfois de plusieurs mètres

L’un des signes les plus spectaculaires de cette transformation est invisible depuis la surface : il se trouve sous terre.

Dans plusieurs régions du Niger, les scientifiques ont constaté que le niveau moyen des nappes phréatiques avait augmenté d’environ 4 mètres.

Cette remontée correspondrait localement à une augmentation d’environ 15 % des réserves aquifères.

Les observations réalisées sur le terrain sont désormais confortées par les satellites de la mission GRACE de la NASA.

Ces satellites détectent de minuscules variations de la gravité terrestre provoquées notamment par les variations de masse d’eau.

Depuis environ deux décennies, ils mettent en évidence une augmentation du stockage terrestre de l’eau dans une grande partie du Sahel.

Richard Taylor, hydrogéologue à l’University College London, estime que ce phénomène apparaît à une échelle remarquable : des signes d’augmentation des réserves terrestres en eau sont observés depuis l’Éthiopie jusqu’au Sénégal.

Credit Des gens se déplacent à travers Maiduguri inondée, au Nigéria, en septembre 2024. – © Audu Marte / AFP

Les pluies ne sont pas seulement plus abondantes : elles deviennent plus violentes

Le retour de l’eau au Sahel présente cependant un paradoxe.

La région ne connaît pas simplement davantage de petites pluies régulières.

Une part croissante des précipitations arrive sous forme d’orages extrêmement intenses.

Ces gigantesques ensembles orageux, appelés systèmes convectifs de méso-échelle, peuvent parcourir plusieurs centaines de kilomètres.

Ils figurent parmi les systèmes orageux les plus puissants de la planète.

Une analyse citée par Live Science estime que la fréquence des tempêtes les plus extrêmes aurait été multipliée par environ trois depuis les années 1980.

Cela provoque un changement radical du risque climatique.

Autrefois, la catastrophe typique du Sahel était la sécheresse.

Aujourd’hui, certaines régions doivent également affronter des inondations gigantesques.

Lors de la saison de mousson 2024, de très importantes précipitations ont notamment touché le Niger. La capitale Niamey a été inondée et plus de 150 000 habitations rurales en briques de terre auraient été détruites.

Credit Parc régional du W Wild Africa Conservation (WAC)

Pourquoi des pluies violentes peuvent-elles remplir les nappes ?

Cela semble contre-intuitif.

Lorsqu’une pluie tombe extrêmement rapidement sur un sol sec et durci, une grande partie de l’eau ne pénètre pas immédiatement dans la terre.

Elle ruisselle.

Mais dans le Sahel, cette eau se dirige souvent vers des dépressions naturelles, des mares temporaires, des cours d’eau ou d’anciens lits de rivières appelés wadis.

L’eau peut alors s’y concentrer et s’infiltrer progressivement vers les nappes souterraines.

Ainsi, l’intensité d’un orage peut parfois être plus importante pour la recharge d’un aquifère que la quantité totale de pluie tombée pendant l’année.

C’est l’un des mécanismes qui expliquerait la hausse rapide du niveau de certaines nappes phréatiques.

Credit La Grande Muraille verte. (c) A.Spani

Un étonnant paradoxe hérité des grandes sécheresses

Les sécheresses du XXe siècle ont également transformé les sols.

Après des années de sécheresse et de chaleur intense, certaines surfaces se sont compactées et ont développé des croûtes presque imperméables.

Résultat : lorsqu’il pleut énormément, davantage d’eau ruisselle vers les dépressions et les cours d’eau.

Dans le Sahel central, certaines recherches estiment que ce phénomène aurait augmenté le ruissellement d’environ 50 % au cours des dernières décennies.

Les sécheresses du passé contribueraient donc paradoxalement à amplifier certaines inondations actuelles… tout en facilitant indirectement la concentration de l’eau vers les zones où elle peut alimenter les aquifères.

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Le surprenant rôle de la diminution du charbon

Mais pourquoi la mousson africaine est-elle redevenue plus active ?

L’une des explications les plus intéressantes concerne la pollution atmosphérique des pays industrialisés au XXe siècle.

Pendant plusieurs décennies, la combustion massive du charbon en Europe et en Amérique du Nord libérait d’importantes quantités de dioxyde de soufre.

Ces émissions produisaient des aérosols sulfatés dans l’atmosphère.

Contrairement aux gaz à effet de serre, ces particules ont généralement un effet refroidissant : elles réfléchissent une partie du rayonnement solaire.

Au cours du XXe siècle, ces aérosols ont donc contribué à refroidir l’Atlantique Nord.

Or la température de l’océan Atlantique joue un rôle majeur dans la position de la mousson ouest-africaine.

Lorsque l’Atlantique Nord était relativement froid, la mousson avait davantage de difficultés à remonter vers le nord.

Cela aurait fortement contribué aux sécheresses dramatiques du Sahel de la seconde moitié du XXe siècle.

Puis les choses ont changé.

À partir des années 1980, les réglementations environnementales européennes et nord-américaines ont considérablement réduit les émissions de dioxyde de soufre.

Le « voile » d’aérosols refroidissants s’est donc progressivement dissipé.

Combiné au réchauffement climatique mondial, ce phénomène a provoqué un réchauffement important de l’Atlantique Nord.

La mousson africaine a alors progressivement pu remonter plus au nord.

Le GIEC considère avec un niveau de confiance élevé que ce réchauffement de l’Atlantique Nord, résultant à la fois du réchauffement global et de la diminution des aérosols sulfatés, a joué un rôle important dans le retour des précipitations au Sahel.

Autrement dit, la diminution de la pollution issue notamment du charbon en Europe et en Amérique du Nord aurait indirectement contribué au retour des pluies dans le Sahel.

(Revolu7ion93/E+/Getty Images)

Le lac Tchad revient lui aussi

Le phénomène est particulièrement visible dans le bassin du lac Tchad.

Le lac était devenu l’une des images emblématiques de la désertification africaine.

Sa superficie avait considérablement diminué pendant les grandes sécheresses du XXe siècle.

Mais contrairement à l’image souvent présentée d’un lac condamné à disparaître inexorablement, les dernières observations montrent une situation beaucoup plus complexe.

Les apports d’eau augmentent à nouveau.

En 2024, des chercheurs de l’Université de N’Djamena ont estimé que le lac avait atteint temporairement une superficie supérieure à 23 000 km², soit près de dix fois l’étendue observée lors de certaines périodes très sèches du milieu des années 1980.

Une partie de cette extension est difficilement visible sur certaines images satellites, car de larges zones sont couvertes d’une végétation aquatique dense.

Le retour de l’eau dans le lac contribue également à recharger les aquifères situés sous celui-ci.

Credit Vue de Ngorerom, village de pêcheurs sur les rives du lac Tchad. © Carol Valade / RFI

200 millions d’arbres auraient repoussé au Niger

Le retour des précipitations n’est cependant pas seul responsable du reverdissement.

Les pratiques agricoles évoluent également.

Dans le sud du Niger, les agriculteurs ont notamment favorisé la régénération naturelle des arbres au milieu de leurs cultures.

Au lieu d’arracher systématiquement les jeunes pousses, certaines sont conservées et entretenues.

Selon les estimations citées par les chercheurs, environ 200 millions d’arbres auraient ainsi repoussé sur d’anciennes terres pratiquement dépourvues d’arbres.

Ces arbres peuvent améliorer la fertilité du sol, limiter son érosion, fournir de l’ombre aux cultures et participer à la restauration des écosystèmes.

Des techniques traditionnelles de récupération des eaux de pluie sont également réutilisées.

Dans plusieurs régions, de petites excavations ou diguettes permettent de ralentir le ruissellement et d’augmenter l’infiltration de l’eau dans le sol.

La Grande Muraille verte africaine pourrait également jouer un rôle local dans ce processus de restauration des terres.

Credit https://www.fillesstesprit.org/operation-sahel-vert/ Cameroun

La faune commence également à bénéficier de cette transformation

Le retour de l’eau et de la végétation commence à modifier certains écosystèmes.

Dans la réserve naturelle de Ouadi Rimé-Ouadi Achim, au Tchad, les systèmes de wadis se réactivent.

Des populations d’oryx algazelles, autrefois déclarées éteintes à l’état sauvage, ont été réintroduites et comptent désormais plusieurs centaines d’individus.

D’autres animaux, notamment des porcs-épics, renards ou oryctéropes, profitent également du retour d’habitats plus favorables.

Dans certaines régions du Niger, les girafes d’Afrique de l’Ouest retrouvent elles aussi une végétation plus abondante.

Credit Un fermier nigérien à l’ombre d’un des arbres de la Grande muraille verte, le 13 novembre 2021 à Simiri, au Niger AFP – BOUREIMA HAMA

Une renaissance agricole possible ?

Pour les populations humaines, l’enjeu est évidemment considérable.

Grâce à la remontée des nappes phréatiques, certaines exploitations peuvent à nouveau irriguer leurs champs.

Autour du lac Tchad et dans différentes régions du Niger, du Tchad et du Cameroun, de petits systèmes d’irrigation sont réinstallés autour des oasis et des réserves souterraines.

Certaines familles peuvent désormais exploiter plusieurs fois plus de terres qu’auparavant.

Si cette disponibilité en eau persiste, certains chercheurs évoquent même la possibilité d’une renaissance agricole du Sahel au cours du XXIe siècle.

Mais cette perspective doit être prise avec beaucoup de prudence.

Non, cela ne signifie pas que le réchauffement climatique est « bénéfique »

Le retour des pluies au Sahel pourrait facilement être interprété de manière trop simpliste.

Le réchauffement climatique peut effectivement renforcer le cycle hydrologique et favoriser davantage de précipitations dans certaines régions.

Mais davantage de pluie ne signifie pas nécessairement un climat plus favorable.

Une atmosphère plus chaude peut contenir davantage de vapeur d’eau.

Lorsque les conditions atmosphériques déclenchent des précipitations, les quantités d’eau susceptibles de tomber deviennent donc plus importantes.

Dans le Sahel, cela peut produire une alternance entre périodes sèches prolongées et précipitations torrentielles.

Les nappes phréatiques peuvent se remplir pendant que les villages situés à la surface sont dévastés par les inondations.

Le Sahel passe ainsi progressivement d’un régime principalement dominé par la sécheresse à un régime climatique plus complexe dans lequel sécheresses et pluies extrêmes peuvent coexister.

sahel reverdissement

Le Sahara va-t-il reverdir ?

C’est probablement la question la plus fascinante.

Le Sahara n’est pas condamné à être éternellement désertique.

Au cours des derniers centaines de milliers d’années, il a connu plusieurs « périodes vertes », lorsque les modifications de l’orbite terrestre renforçaient fortement la mousson africaine.

La plus récente, appelée Période humide africaine, s’est terminée il y a environ 5 000 ans.

À cette époque, de vastes zones aujourd’hui désertiques abritaient des savanes, des lacs, des rivières et une importante faune.

La situation actuelle est toutefois différente.

Les chercheurs ne prédisent pas la transformation prochaine de tout le Sahara en savane.

En revanche, les marges méridionales du désert pourraient connaître une augmentation durable des précipitations et de la végétation.

Le véritable phénomène observé aujourd’hui concerne donc principalement le Sahel, et non l’ensemble du Sahara.

Credit La Grande Muraille Verte vue du ciel. Photographie de Alex Baramgoto Jr pour Tchad Infos.

Vers une nouvelle ère humide du Sahel ?

Le phénomène semble désormais suffisamment important pour que certains scientifiques évoquent l’hypothèse d’une nouvelle phase humide.

Les simulations climatiques suggèrent en effet que les précipitations pourraient continuer à augmenter dans certaines parties du Sahel au XXIe siècle.

Mais cette nouvelle période humide ne ressemblerait probablement pas aux climats relativement stables du passé.

Elle pourrait être caractérisée par davantage de chaleur, des moussons plus intenses et surtout des précipitations beaucoup plus irrégulières.

Le Sahel du XXIe siècle pourrait ainsi devenir simultanément plus vert, plus humide et plus dangereux.

Il s’agit là d’un exemple particulièrement spectaculaire de la complexité du changement climatique : une région autrefois considérée comme condamnée à une désertification inexorable montre aujourd’hui des signes importants de récupération hydrologique.

Des rivières revivent.

Des nappes souterraines remontent.

Le lac Tchad regagne du terrain.

Des centaines de millions d’arbres poussent à nouveau.

Et la mousson africaine revient plus profondément vers les portes du Sahara.

Le Sahel n’est donc peut-être pas simplement en train de reverdir.

Il pourrait être en train d’entrer dans une nouvelle phase climatique de son histoire.

Adaptation Terra Projects 

Sources principales

Live Science / Yale Environment 360, Fred Pearce, 9 août 2026.

Travaux de Richard Taylor, University College London, sur la recharge des nappes phréatiques du Sahel.

GIEC — Sixième rapport d’évaluation sur les changements climatiques et l’évolution des précipitations en Afrique de l’Ouest.

NASA — mission GRACE, observations des variations du stockage terrestre de l’eau.

Travaux de chercheurs de l’Université de N’Djamena sur l’évolution récente du lac Tchad.

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