Il y a environ 150 ans, entre 1876 et 1878, la planète fut frappée par l’un des épisodes El Niño les plus puissants jamais reconstitués par les climatologues. À cette époque, personne ne connaissait encore véritablement ce phénomène océanique capable de bouleverser les régimes de pluie à l’échelle mondiale. Pourtant, ses conséquences furent immenses : sécheresses prolongées, récoltes détruites, famines, épidémies et migrations massives.
Selon plusieurs études modernes, cette crise aurait causé ou favorisé la mort de 30 à plus de 50 millions de personnes, principalement en Asie, en Afrique et en Amérique du Sud. Elle est aujourd’hui considérée comme l’une des catastrophes environnementales les plus meurtrières de l’histoire humaine.
Un épisode El Niño d’une puissance exceptionnelle
El Niño correspond à un réchauffement anormal des eaux superficielles du Pacifique équatorial, principalement dans sa partie centrale et orientale. Ce réchauffement modifie les échanges de chaleur entre l’océan et l’atmosphère, affaiblit les alizés et déplace les grandes zones de précipitations tropicales.
Lors de l’épisode de 1877-1878, ce dérèglement aurait été particulièrement intense. Les reconstructions réalisées à partir des températures marines, des pressions atmosphériques, des archives météorologiques et des cernes des arbres classent cet événement parmi les plus puissants de toute la période historique étudiée.
Les scientifiques restent toutefois prudents : faute d’observations océaniques aussi complètes qu’aujourd’hui, il est difficile d’affirmer qu’il fut plus puissant que les grands El Niño de 1982-1983, de 1997-1998 ou de 2015-2016. Il figure néanmoins sans ambiguïté parmi les épisodes extrêmes.
Le phénomène commença à se manifester à la fin de 1876, atteignit son maximum durant l’hiver 1877-1878, puis continua à perturber le climat de nombreuses régions pendant plusieurs mois.

La « Grande Sécheresse » mondiale
Le super El Niño ne provoqua pas une catastrophe uniforme. Certaines régions connurent des pluies excessives ou des températures inhabituelles, tandis que de vastes territoires subirent une sécheresse exceptionnelle.
Entre 1875 et 1878, des déficits de précipitations simultanés touchèrent une grande partie de l’Inde, le nord de la Chine, le Nordeste brésilien, l’Afrique australe, certaines régions d’Afrique du Nord, l’Asie du Sud-Est et l’Australie. Des traces de sécheresse furent également relevées en Égypte, au Maroc ainsi que dans certaines parties de l’Amérique du Nord.
Les chercheurs parlent désormais de la Grande Sécheresse de 1876-1878. Les analyses fondées sur les cernes des arbres suggèrent même que, dans plusieurs régions d’Asie, la sécheresse fut l’une des plus sévères observées depuis au moins huit siècles.
L’agriculture de l’époque dépendait presque entièrement des pluies saisonnières. Il n’existait ni systèmes modernes d’irrigation à grande échelle, ni prévisions climatiques, ni réserves alimentaires mondiales organisées. Deux saisons de pluie insuffisantes pouvaient donc provoquer l’effondrement complet des récoltes.
L’Inde frappée par l’effondrement de la mousson
L’Inde fut l’un des territoires les plus durement touchés. En 1876, les pluies de mousson échouèrent dans une grande partie du sud et du centre du pays. Les cultures de riz, de millet et d’autres céréales furent détruites. Les puits se vidèrent, les pâturages disparurent et des millions de têtes de bétail moururent.
La famine se propagea notamment dans les régions de Madras, de Mysore, d’Hyderabad et de Bombay. Elle affecta finalement des dizaines de millions d’habitants. Les estimations démographiques concernant la surmortalité varient fortement, mais plusieurs travaux l’évaluent entre environ 5,5 et 9,5 millions de morts pour la seule famine du sud de l’Inde.
Cependant, la sécheresse ne suffit pas à expliquer une telle mortalité. L’Inde était alors administrée par l’Empire britannique. Les autorités coloniales hésitèrent à intervenir massivement, notamment par crainte de perturber le libre-échange ou de rendre la population dépendante de l’aide publique.
Les taxes, la pauvreté rurale, l’endettement et le maintien de certaines exportations agricoles aggravèrent la situation. Les chemins de fer permettaient théoriquement de transporter des céréales, mais les populations les plus pauvres n’avaient souvent plus les moyens de les acheter.
La catastrophe fut donc à la fois climatique, économique et politique. El Niño détruisit les récoltes, mais la famine fut amplifiée par les inégalités et par des décisions humaines qui réduisirent la capacité de résistance des populations.

En Chine, jusqu’à 13 millions de morts
Dans le nord de la Chine, la sécheresse commença en 1876 et se poursuivit jusqu’en 1879. Les provinces du Shanxi, du Henan, du Shaanxi, du Shandong et du Zhili, correspondant en partie à l’actuelle province du Hebei, furent particulièrement touchées.
Les récoltes s’effondrèrent, les cours d’eau se tarirent et le prix des céréales devint inaccessible à une grande partie de la population. La famine fut accompagnée d’épidémies de typhus, de dysenterie et d’autres maladies favorisées par la malnutrition et les déplacements de population.
Entre 160 et 200 millions de personnes auraient été exposées à la sécheresse. Les estimations les plus fréquemment citées font état de 9,5 à 13 millions de morts. Le Shanxi aurait perdu plusieurs millions d’habitants à lui seul.
Des familles ruinées furent contraintes d’abandonner leurs villages, de vendre leurs terres et parfois de confier ou de vendre leurs enfants dans l’espoir de leur permettre de survivre. Les pluies finirent par revenir, mais plusieurs années furent nécessaires pour reconstruire les communautés rurales.
La Grande Sécheresse du Brésil
À la même époque, de l’autre côté du monde, le nord-est du Brésil traversa la Grande Seca, la « Grande Sécheresse » de 1877-1879.
Dans le Ceará et les territoires voisins, les pluies cessèrent presque entièrement. Les récoltes furent perdues, le bétail mourut et les réserves d’eau disparurent. Des centaines de milliers de personnes quittèrent l’intérieur des terres pour rejoindre les villes côtières.
Fortaleza, qui ne comptait alors qu’environ 25 000 habitants, aurait accueilli plus de 100 000 réfugiés climatiques. Les camps improvisés devinrent rapidement des foyers de famine et d’épidémies.
Le bilan précis reste discuté. Plusieurs travaux évoquent entre 250 000 et 500 000 morts, ainsi qu’une migration massive vers l’Amazonie et les plantations de caoutchouc.
Cette catastrophe modifia profondément la société brésilienne. Elle accéléra l’exode rural, favorisa l’exploitation d’une main-d’œuvre très pauvre et contribua indirectement au développement du premier grand cycle du caoutchouc amazonien.

L’Afrique également touchée
La sécheresse frappa aussi de vastes parties du continent africain. Des déficits pluviométriques furent signalés en Afrique australe, en Afrique du Nord et dans certaines régions tropicales.
Les conséquences furent parfois moins bien documentées qu’en Inde ou en Chine, car les administrations coloniales et les réseaux d’observation météorologique étaient encore très incomplets. Cependant, les archives historiques, les témoignages et les reconstructions climatiques indiquent des pertes de récoltes, des pénuries alimentaires, des déplacements de population et une forte mortalité dans plusieurs territoires.
Les épidémies et les conflits locaux purent également être aggravés par la raréfaction de l’eau, des pâturages et des ressources alimentaires.
Des pluies diluviennes ailleurs dans le monde
El Niño ne provoque pas uniquement des sécheresses. Pendant qu’une partie de l’Asie, de l’Afrique et du Brésil manquait d’eau, d’autres régions furent frappées par des pluies anormalement abondantes.
Sur les côtes du Pérou et de l’Équateur, le réchauffement du Pacifique favorisa des précipitations torrentielles et des inondations. Des cours d’eau sortirent de leur lit, des infrastructures furent endommagées et les écosystèmes marins furent fortement perturbés.
L’Amérique du Nord connut également des anomalies météorologiques importantes. Certaines régions bénéficièrent d’un hiver exceptionnellement doux, au point que l’hiver 1877-1878 fut parfois surnommé « l’année sans hiver ». La circulation atmosphérique mondiale avait été profondément réorganisée.
El Niño n’a pas tué seul
Il serait cependant trompeur d’affirmer qu’El Niño fut directement responsable de toutes les victimes.
Le phénomène océanique fut le déclencheur climatique d’une succession de sécheresses et de mauvaises récoltes. Mais la transformation de ces sécheresses en famines géantes dépendit largement des sociétés concernées.
La pauvreté, les systèmes coloniaux, la faiblesse des moyens de transport, l’absence de protection sociale, la spéculation sur les céréales, l’endettement des paysans et l’insuffisance des secours multiplièrent les pertes humaines.
Dans plusieurs régions, de la nourriture existait encore, mais elle était trop chère ou inaccessible aux populations privées de revenus. La catastrophe révéla ainsi qu’une famine n’est pas seulement une absence physique de nourriture : elle peut également résulter de l’impossibilité économique et politique d’y accéder.

Une catastrophe qui transforma le monde
Les famines de 1876-1878 provoquèrent des migrations massives et contribuèrent à la transformation de régions entières.
Au Brésil, des populations du Nordeste rejoignirent l’Amazonie. En Inde, des familles abandonnèrent leurs terres et cherchèrent du travail dans les villes ou dans d’autres territoires de l’Empire britannique. En Chine, des millions de personnes furent déplacées, ruinées ou durablement fragilisées.
Les États commencèrent progressivement à comprendre la nécessité de mettre en place des réserves alimentaires, des systèmes d’irrigation, des procédures de secours et des réseaux météorologiques plus développés. En Inde, la catastrophe conduisit notamment à la création de commissions chargées d’étudier les famines et à l’élaboration de premiers codes d’intervention.
Mais ces réformes furent lentes, et d’autres épisodes El Niño provoquèrent encore des famines dramatiques à la fin du XIXᵉ siècle, notamment en 1896-1897 et en 1899.

Une leçon toujours actuelle
L’épisode de 1877 montre comment un dérèglement né dans une partie relativement limitée de l’océan Pacifique peut bouleverser les pluies, les récoltes et les sociétés sur plusieurs continents.
Aujourd’hui, les satellites, les bouées océaniques et les modèles numériques permettent de détecter El Niño plusieurs mois à l’avance. Les États disposent également de moyens de transport, de stocks alimentaires et de systèmes d’aide internationale qui n’existaient pas au XIXᵉ siècle.
Pourtant, la leçon de 1877 reste valable : un phénomène climatique extrême devient une catastrophe humaine lorsque les populations sont pauvres, isolées, dépendantes d’une seule récolte ou privées de mécanismes de protection.
Dans un monde marqué par le réchauffement climatique, la croissance démographique et l’interdépendance des marchés agricoles, un puissant El Niño pourrait encore provoquer simultanément sécheresses, inondations, incendies, pertes agricoles et flambées des prix.
Le grand El Niño de 1877 ne fut donc pas seulement une anomalie météorologique. Il fut un révélateur brutal de la vulnérabilité des sociétés humaines face aux dérèglements du climat — et de l’importance décisive des choix politiques lorsque les récoltes commencent à disparaître.
Adaptation Terra Projects
Sources :
- Singh, D., Seager, R., Cook, B. I., Cane, M., Ting, M., Cook, E. et Davis, M. (2018). « Climate and the Global Famine of 1876–78 ». Journal of Climate, vol. 31.
- Huang, B., L’Heureux, M., Hu, Z.-Z. et Zhang, H.-M. (2020). « How Significant Was the 1877/78 El Niño? ». Journal of Climate, vol. 33.
- Aceituno, P., Prieto, M. R., Solari, M. E., Martínez, A., Poveda, G. et Falvey, M. (2009). « The 1877–1878 El Niño Episode: Associated Impacts in South America ».
- Columbia Climate School (2017). « What Caused the Great Famine? ».
- Davis, M. (2001). Late Victorian Holocausts: El Niño Famines and the Making of the Third World. Verso.
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