L’Atlantique connaît une saison cyclonique exceptionnellement calme : pourquoi 2026 déjoue les attentes

Alors que nous venons de franchir le pic climatologique de la saison des ouragans, autour du 10 septembre, l’Atlantique offre un spectacle pour le moins inhabituel : presque rien. Pas d’ouragan, seulement quelques tempêtes tropicales relativement brèves et une énergie cyclonique extrêmement faible. Derrière ce calme remarquable se cache notamment un acteur situé à des milliers de kilomètres : El Niño. Mais d’autres mécanismes atmosphériques se combinent pour rendre l’Atlantique particulièrement hostile aux cyclones cette année.

Un calme devenu historique

À la mi-septembre, une saison cyclonique atlantique est normalement en pleine effervescence. C’est statistiquement entre la mi-août et la mi-octobre que se produit l’essentiel de l’activité, avec un maximum autour du 10 septembre. 

Or, au 12 septembre 2026, le National Hurricane Center ne comptabilisait que cinq tempêtes tropicales nommées : Arthur, Bertha, Cristobal, Dolly et Edouard.

Plus spectaculaire encore : aucune n’avait atteint le stade d’ouragan. Aucun ouragan majeur non plus.

L’indice ACE, qui mesure à la fois la puissance et la durée de vie des systèmes tropicaux, n’atteignait que 4,4 unités, soit environ 93 % de moins que la normale à cette date. 

Au même moment, le NHC n’indiquait d’ailleurs aucun cyclone tropical actif dans le bassin atlantique. 

Nous sommes donc bien au-delà d’un simple « début de saison tranquille ».

L’année 2026 présente le début de saison le moins actif depuis au moins six décennies en termes d’activité cyclonique globale. 

Elle vient également de battre un record de l’ère satellitaire : les précédents records du premier ouragan le plus tardif appartenaient à Gustav en 2002 et Humberto en 2013, devenus ouragans le 11 septembre. En 2026, cette date est passée sans le moindre ouragan. 

Le grand responsable se trouve… dans le Pacifique

Pour comprendre cette anomalie, il faut regarder très loin de l’Atlantique.

Dans le Pacifique équatorial, El Niño s’est rapidement renforcé au cours de l’été 2026.

Le 10 septembre, la NOAA indiquait une anomalie d’environ +1,8 °C dans la région Niño 3.4, avec même plus de +3 °C dans certaines régions de l’est du Pacifique équatorial. L’organisme estime désormais à plus de 90 % la probabilité que l’épisode devienne très puissant durant l’automne et l’hiver 2026-2027. 

Et El Niño est traditionnellement l’un des ennemis les plus efficaces des ouragans atlantiques.

Pourquoi ?

Parce qu’il modifie les vents en altitude jusque dans l’Atlantique tropical.

Un cyclone tropical a besoin d’une atmosphère relativement homogène : les vents près de l’océan et ceux circulant plusieurs kilomètres plus haut doivent être suffisamment alignés.

En 2026, ce n’est souvent pas le cas.

Le cisaillement du vent « décapite » les tempêtes

El Niño augmente généralement le cisaillement vertical du vent au-dessus des Caraïbes et de l’Atlantique tropical.

Imaginez une gigantesque cheminée constituée de nuages d’orage tournant autour d’un centre de basse pression.

Si les vents de basse altitude soufflent dans une direction tandis que ceux situés dix kilomètres plus haut soufflent beaucoup plus vite ou dans une autre direction, la cheminée s’incline puis se désorganise.

La circulation ne parvient plus à s’enrouler correctement autour du centre.

C’est exactement le genre d’environnement qui domine une partie de l’Atlantique cette année.

La NOAA expliquait dès le printemps que l’évolution d’El Niño devrait augmenter le cisaillement et réduire fortement la capacité des perturbations tropicales à devenir des ouragans. 

Et c’est effectivement ce que l’on observe.

Des ondes tropicales quittent régulièrement l’Afrique, des amas orageux apparaissent… puis ils se désorganisent avant d’avoir réellement le temps de se renforcer.

Même une mer chaude ne suffit pas

C’est probablement l’aspect le plus intéressant de cette saison.

L’Atlantique tropical n’est pas froid.

Les températures de surface restent légèrement supérieures aux normales sur une partie de la région principale de formation des ouragans.

Mais elles sont loin des anomalies extraordinaires observées en 2023 et 2024.

Durant l’été 2026, l’anomalie moyenne dans la principale région de développement tropical de l’Atlantique était d’environ +0,17 °C, contre plus de +1,2 °C durant certaines années récentes. 

Et surtout, la température de l’Atlantique doit être replacée dans le contexte mondial.

Les tropiques dans leur ensemble sont chauds, et le Pacifique équatorial est devenu exceptionnellement chaud à cause d’El Niño.

L’avantage énergétique relatif de l’Atlantique est donc beaucoup moins important.

Autrement dit : une eau chaude est nécessaire pour fabriquer un ouragan, mais elle ne suffit absolument pas.

Il faut également de l’humidité, de l’instabilité, des vents favorables et une perturbation correctement organisée.

En 2026, plusieurs de ces ingrédients manquent simultanément.

L’air sec du Sahara s’en mêle

Autre adversaire des cyclones : le Saharan Air Layer, ou couche d’air saharien.

Des masses d’air extrêmement sèches et chargées de poussières quittent régulièrement l’Afrique du Nord et traversent l’Atlantique.

Cette couche peut atteindre plusieurs kilomètres d’épaisseur.

Elle apporte trois éléments particulièrement défavorables aux cyclones : de l’air très sec, des vents relativement forts et une atmosphère plus stable.

Lorsque cet air pénètre dans une onde tropicale, il peut empêcher les gigantesques orages nécessaires à la naissance d’un cyclone de se maintenir.

La NOAA rappelle que ces intrusions sahariennes peuvent donc freiner aussi bien la formation que l’intensification des tempêtes tropicales.

En ce début septembre, poussières sahariennes, manque d’instabilité et cisaillement important ont constitué une combinaison particulièrement défavorable au-dessus de la principale zone de développement cyclonique. 

L’Afrique produit aussi des perturbations moins favorables

La mousson ouest-africaine joue elle aussi un rôle majeur.

Une grande partie des ouragans atlantiques les plus puissants débute par une onde tropicale quittant l’Afrique occidentale.

Cette année, la mousson n’a pas disparu, mais une partie de ses précipitations et de son activité convective s’est retrouvée déplacée davantage vers le nord et vers l’intérieur du continent.

Cette configuration est moins efficace pour fournir directement à l’Atlantique des perturbations bien organisées.

La NOAA considère également ce facteur comme légèrement défavorable à l’activité cyclonique de 2026. 

Le contraste avec le Pacifique est spectaculaire

Il suffit de regarder de l’autre côté du continent américain.

Alors que l’Atlantique comptait seulement cinq tempêtes tropicales et aucun ouragan, le Pacifique oriental avait déjà produit 14 tempêtes nommées, quatre ouragans et deux ouragans majeurs au 12 septembre.

Son ACE atteignait environ 101, soit 35 % de plus que la normale à cette période. 

Ce contraste constitue presque une démonstration grandeur nature de l’effet d’El Niño.

Il favorise généralement davantage l’activité cyclonique dans le Pacifique oriental tout en rendant l’Atlantique plus hostile.

Moins d’ouragans : des conséquences évidemment positives

Pour les Caraïbes, le golfe du Mexique et la façade atlantique des États-Unis, ce début de saison représente d’abord une excellente nouvelle.

Moins d’ouragans signifie potentiellement moins de submersions marines, moins de vents destructeurs, moins d’inondations catastrophiques et beaucoup moins de dégâts économiques.

Les cinq premières tempêtes ont été relativement faibles et courtes comparées aux grands cyclones rencontrés lors de certaines saisons récentes.

C’est également une bouffée d’air pour les assurances et les infrastructures des régions côtières, régulièrement confrontées à des milliards de dollars de dégâts.

Mais il existe aussi quelques conséquences moins évidentes.

Les cyclones participent également au fonctionnement de l’océan

Un ouragan n’est pas seulement une catastrophe météorologique.

Ses vents brassent profondément les premières dizaines de mètres de l’océan.

Après le passage d’un cyclone important, la température de surface peut diminuer de plusieurs degrés localement, car de l’eau plus froide provenant des profondeurs remonte.

Ce mélange apporte également des nutriments vers la surface.

Une saison exceptionnellement calme signifie donc moins de brassage cyclonique de l’océan Atlantique.

À l’échelle d’une saison, certaines zones pourraient conserver plus longtemps une couche superficielle chaude.

L’effet reste cependant régional et ne doit pas être confondu avec l’évolution climatique de fond de l’océan.

Moins de cyclones peut aussi signifier moins de pluie

Les tempêtes tropicales sont destructrices, mais elles constituent aussi une source importante de précipitations pour certaines régions subtropicales.

Certaines îles des Caraïbes, le Mexique ou le sud-est des États-Unis peuvent recevoir en quelques jours une part significative de leurs pluies saisonnières grâce aux systèmes tropicaux.

Une saison très peu active peut donc, dans certaines configurations, favoriser ou prolonger des déficits pluviométriques.

Le bilan n’est évidemment pas comparable aux conséquences d’un ouragan majeur, mais cela rappelle que les cyclones font partie intégrante du système climatique tropical.

La NOAA avait déjà revu fortement ses prévisions

Au printemps, la NOAA estimait à 55 % la probabilité d’une saison moins active que la normale.

Face au renforcement rapide d’El Niño, l’organisme a ensuite porté cette probabilité à 75 %.

Ses prévisions révisées tablaient sur 7 à 13 tempêtes nommées, 2 à 6 ouragans et 0 à 2 ouragans majeurs pour l’ensemble de la saison. 

Mais même ces prévisions apparaissent désormais presque généreuses concernant les ouragans : au-delà du 10 septembre, l’Atlantique n’en avait toujours produit aucun.

Attention toutefois au piège du « la saison est terminée »

Ce serait une erreur.

La saison officielle se poursuit jusqu’au 30 novembre.

Et même après le pic statistique du 10 septembre, septembre et octobre peuvent encore produire des cyclones extrêmement puissants.

L’histoire montre également qu’une saison globalement calme peut être marquée par un seul ouragan catastrophique.

La NOAA insiste d’ailleurs sur ce point : le niveau d’activité d’une saison ne permet pas de prévoir quelles régions seront effectivement touchées. 

Le risque se déplace progressivement en automne. Les formations issues des côtes africaines deviennent moins dominantes alors que la mer des Caraïbes, le golfe du Mexique et l’ouest de l’Atlantique peuvent encore produire des cyclones tardifs.

Le calme actuel n’est donc pas synonyme de fin du danger.

Et le changement climatique dans tout cela ?

Une saison calme ne remet pas en cause le réchauffement climatique.

Il faut distinguer la tendance climatique à long terme et la météo particulière d’une saison.

La température des océans peut influencer l’intensité potentielle des cyclones et la quantité de vapeur d’eau disponible, mais chaque année reste fortement modulée par des phénomènes naturels comme El Niño et La Niña, le cisaillement atmosphérique, la poussière saharienne ou les oscillations tropicales.

2026 en fournit une illustration spectaculaire : un océan suffisamment chaud pour permettre des ouragans ne garantit pas leur apparition si l’atmosphère refuse de coopérer.

2026 pourrait-elle finir sans aucun ouragan ?

C’est désormais une hypothèse que l’on ne peut totalement exclure.

Une saison entièrement dépourvue d’ouragan serait cependant extraordinaire. Depuis le début des archives, seules 1907 et 1914 sont généralement citées comme saisons atlantiques n’ayant produit aucun ouragan. 

Nous n’en sommes pas encore là.

Mais si l’influence du puissant El Niño continue de renforcer le cisaillement atmosphérique au cours de l’automne, 2026 pourrait entrer dans l’histoire comme l’une des saisons cycloniques atlantiques les plus faibles de l’ère moderne.

Et le contraste est saisissant : au moment même où l’on s’attend normalement à voir plusieurs tourbillons gigantesques traverser l’Atlantique sur les images satellites, une grande partie du bassin reste étonnamment vide.

Une démonstration impressionnante qu’en météorologie tropicale, la chaleur de l’océan fournit le carburant… mais c’est bien l’atmosphère qui décide si le moteur peut démarrer.

Adaptation Terra Projects 

Sources principales : NOAA / National Hurricane Center, NOAA Climate Prediction Center, NOAA AOML, NOAA NESDIS, données cycloniques NHC et bilan ENSO du 10 septembre 2026. 

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